Le séducteur de Jan Kjaerstad

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En rentrant d’un de ses voyages, Jonas Wergeland trouve son épouse, Margrete, gisant dans le salon, abattue par la balle d’un Luger. Homme de télévision charismatique et envié, Jonas suscite également des haines tenaces. Tétanisé devant le corps de sa femme, il tente de comprendre ce qui est arrivé, ce qui dans sa vie riche d’événements a pu le mener à vivre ce moment crucial et tragique.

Il est totalement impossible de résumer ce roman de Jan Kjaerstad tant il est foisonnant et intriguant. A partir de la scène inaugurale, un narrateur mystérieux et omniscient va nous raconter la vie de Jonas. Comme dans une roue (thème récurrent du roman), chaque histoire nous ramène au moyeu central qu’est la découverte du corps de Margrete. A l’image des histoires de Shéhérazade dans les « Mille et une nuits » ou des arabesques labyrinthiques des tapis orientaux de la tante de Jonas, le narrateur saute d’un souvenir à l’autre, entrelaçant les époques et les personnages sur presque 600 pages. Mais le lecteur n’est jamais perdu car les aventures de Jonas se répondent, elles se font écho les unes aux autres et il faut saluer la construction virtuose du roman.

« Qu’est-ce qui relie donc entre eux les petits et les grands événements d’une vie ? Qu’est-ce qui en détermine le cours ? » C’est ce que cherche Jonas et ce que nous montre le narrateur. Chaque événement de la vie de Jonas prend un jour son sens, parfois par anticipation ! Les femmes qu’il croise enrichissent sa personnalité, ses talents et sont un des liens qui relient les histoires entre elles. La plus importante de toutes est sans doute Nefertiti, l’amie d’enfance, qui donne le goût de l’aventure à Jonas. Cela l’emmènera en Antarctique, dans le désert des Touaregs, sur les rapides du Zambèze, toujours à la recherche d’idées pour son émission. Et c’est toujours en Norvège qu’il revient, le pays tient une place essentielle du roman. C’est une entité, un personnage souvent frileux, replié sur des valeurs conservatrices que Jonas tente de combattre dans son émission « Thinking big ». Individu singulier, Jonas tente d’élever les spectateurs par ce média de masse qu’est la télévision. Contrairement à ce qui se pratique, Jonas parie sur l’intelligence de ses concitoyens. Un pari qui lui vaudra bien des critiques et des inimitiés.

« Le séducteur » est le premier tome de la trilogie écrite par Jan Kjaerstad dans les années 90. Un travail impressionnant, colossal qui est tout à la fois un roman initiatique, une fausse biographie, un roman d’aventures et d’amour. Composé d’une myriade d’histoires, ce roman est également un hymne à l’imagination, à la création. Fascinant, hypnotique, réjouissant, voilà encore une pépite littéraire dénichée pour nous par Monsieur Toussaint Louverture.

Merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette merveilleuse lecture.

Atelier d’écriture : Une photo quelques mots (258)

2692997419_f696523514_o-700x525© Fred Hedin

Chaque matin, je scrute la vue de ma fenêtre, petit rectangle qui délimite et cadre mon horizon. J’observe les saisons qui se succèdent, le ciel qui se dégage, devient de plus en plus bleu et qui, insensiblement, retourne au gris.

Je mesure le temps qui passe, il file si lentement que, sans ma vue, j’aurais l’impression d’être coincée dans une bulle atemporelle. Les jours se ressemblent, leur monotonie m’engourdit. Mais ma fenêtre me réveille. J’imagine ce que les autres font sous la pluie, sous le soleil. Je m’interroge sur les habitants de la maison au toit rouge. Qui peut bien vivre dans une telle maison ?

Depuis 15 ans, je leur ai inventé mille vies, mille métiers, mille péripéties. Hier, le couple de locataires était des ethnologues spécialistes de l’Afrique, toujours en partance, sans enfants. Ils reviennent ici, la maison est leur point de repère, leur point d’attache. Avant-hier, ils étaient plus ordinaires, le mari était un peintre en bâtiment daltonien d’où la couleur étonnante du toit !

Je laisse mon imagination divaguer devant ma fenêtre. Mon esprit s’évade loin, si loin.

Demain, je ne pourrai plus plonger mon regard par cette fenêtre. Demain, je rejoins le monde, je quitte la prison. Oserai-je aller sonner à la maison au toit rouge pour en rencontrer les locataires ?

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L’abandon des prétentions de Blandine Rinkel

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Jeanine, retraitée de l’Éducation Nationale en Loire-Atlantique, aime les rencontres. C’est en marchant, en allant au Super U pour faire ses courses, qu’elle fait la connaissance de Moussa, un demandeur d’asile syrien, Alvirah, une vieille algérienne, Kareski, un jeune homme d’Europe de l’Est, Sarah, une jeune camionneuse et bien d’autres encore. Jeanine les héberge dans l’ancienne chambre de sa fille, leur propose de les aider à apprendre le français, à faire des démarches administratives, les invite à boire un café. Malheureusement pour elle, ses rencontres s’avèrent éphémères et finissent mal comme avec Kareski qui termine son périple en région nantaise derrière les barreaux. Malgré les déceptions, l’amertume, Jeanine ne baisse pas les bras et continue à aller vers les autres. Modestement, humblement, Jeanine cultive sa part sensible, les petits riens qui construisent le quotidien. Discrètement, elle a choisi d’abandonner toute prétention sociale pour garder sa part de liberté.

« Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » se demande le post-it collé sur le frigo de Jeanine et c’est certainement la question que s’est posée sa fille, Blandine Rinkel, avant l’écriture de son premier livre. Ce qu’elle découvre en faisant le portrait de sa mère est la chose suivante : « Un dernier mot sur le mérite et la confiance : depuis que j’écris ces pages s’accroît ma toute banale conviction que chaque vie, même et surtout la plus anodine en apparence, vaut d’être écrite et pensée ; chacun de ceux qui ont honnêtement traversé ce monde est digne qu’on lui construise, à tout le moins rétrospectivement, une destinée, et non seulement car celle-ci confère du poids aux gestes, mais aussi parce qu’elle renseigne sur la manière dont chacun, mis en confiance, peut être aimé. Il nous faudrait écrire un livre sur chacun de nos proches, pour apprendre, au gré des pages, combien, comment nous les aimons. »  En de courts chapitres, elle peint le portrait de sa mère. Blandine Rinkel souligne avec humour et tendresse les travers de cette femme divorcée, à la retraite et un peu seule.  Jeanine est parfois un peu ridicule de naïveté dans ses élans de générosité. C’est également une femme au manque de confiance en soi patent qui lui vient de son enfance rurale et qui sera un empêchement, une gêne sociale. Mais Jeanine a su faire de ce défaut une force, elle l’a contourné pour s’exprimer différemment, privilégiant ainsi les relations humaines à la réussite sociale.

« L’abandon des prétentions » est un premier livre particulièrement réussi rendant un vibrant et tendre hommage à Jeanine, la mère de l’auteur. Remarquablement et finement écrit, le dernier chapitre fait montre d’une belle et sensible humanité.

Atelier d’écriture : Une photo quelques mots (257)

church© Emma Jane Browne

Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne arrive, que…que…zut, c’est quoi déjà la suite ? Ah oui, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel…Pas la peine de me creuser la cervelle, je ne me souviendrai pas de la suite. J’aurais mieux fait d’être attentif au catéchisme plutôt que de faire les yeux doux à Catherine.

Enfin, il faut bien être honnête, c’est un peu tard pour me mettre à la religion. Même s’il y a quelqu’un là-haut, je doute qu’il me trouve crédible. Pas sûr qu’il soit très clément avec un impie comme moi.

Faut dire que cette fois-ci, j’y suis allé un peu fort côté péché. D’ailleurs, faudrait que j’accélère ma prière, ils ne vont pas tarder à me trouver. Me cacher dans une église… comme si cela pouvait me protéger… ça ne les arrête plus les flics de nos jours ! Me faire cueillir sur un prie-dieu, je trouverais ça presque cocasse !

Faut être honnête, je n’ai rien fait pour brouiller les pistes, j’ai agi sur un coup de tête. C’est bien la première fois que je suis si impulsif, j’suis plutôt un garçon posé en temps normal. Mais là, j’ai vraiment déconné, j’ai dépassé les bornes. Mais que voulez-vous, j’étais totalement à bout.

Toute une vie à devoir supporter les goûts de Catherine : Jean-Pierre Pernault le midi, Patrick Sébastien le samedi soir, Michel Drucker le dimanche après-midi. J’ai voulu lui faire plaisir au début, mon père me disait que pour faire durer un mariage il fallait savoir faire des concessions. On peut dire que j’en ai fait mais une fois l’engrenage enclenché, impossible de revenir en arrière. Je ne dis pas que j’aurais voulu regarder Arte toute la journée mais un peu de culture, de réflexion, ça m’aurait fait du bien.

La goutte d’eau, ça a été lorsqu’elle a voulu m’obliger à dîner en regardant l’émission d’Hanouna. Là, c’était trop, je n’ai pas supporté. J’ai attrapé ce que j’avais sous la main et j’ai frappé Catherine. Manque de pot, c’est avec une poêle en fonte que je l’ai assommée, ou plutôt tuée.

Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne arrive, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel….

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Buvard de Julia Kerninon

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« J’étais venu poser quelques questions négligeables, et elle m’a livré plus que je ne saurai jamais retranscrire. Cent seize cassettes de quatre-vingt-dix minutes. Cinq cent cinquante-quatre pages de notes périphériques. Papier et bande magnétique – sa vie. » Lorsque Lou, jeune étudiant de 21 ans, débarque chez Caroline N. Spacek dans le Devon, il n’imagine pas que son écrivain préféré va se livrer à lui comme à personne d’autre. A 39 ans, Caroline vit comme une recluse dans la campagne proche d’Exeter. Elle connaît le succès très jeune mais également la haine des critiques, des journalistes. Tout en reconnaissant son immense talent littéraire, ils lui reprochent la violence de ses mots. De livres en livres, Caroline N. Spacek est autant adulée que détestée, se sentant poursuivie, harcelée, elle s’est mise à l’abri dans la campagne anglaise. Lou n’est pas le premier admirateur à venir interroger Caroline sur son travail. Mais il est le seul à qui elle va entièrement se confier sentant chez lui une sensibilité, une douleur venue de l’enfance semblable à la sienne.

J’étais passée à côté de ce premier roman lors de sa sortie, ce sont les articles élogieux sur « Une activité respectable », le dernier texte de Julia Kerninon, qui m’ont mené à lui. Les deux livres parlent d’ailleurs de la même chose : l’écriture. Ce que Caroline raconte à Lou, c’est la manière dont elle a rencontré la littérature. Venue d’un milieu pauvre et brutale, elle n’était pas prédestinée à devenir écrivain. C’est une rencontre qui fait basculer sa vie, celle de Jude Amos, un poète et écrivain reconnu, qui l’embauche comme secrétaire. Caroline, comme un buvard, va absorber, assimiler et sublimer tout ce qu’elle apprend à ses côtés. A partir de ce moment, la littérature ne la lâchera plus. Et c’est un personnage dévorée par l’écriture, les mots que nous présente Julia Kerninon. Caroline vit pour et par la littérature, par ses livres. Sa créativité exclut totalement son entourage, ses maris successifs. Elle l’empêche d’être simplement au monde. Ce huit  clos est également le récit d’un passage de témoin. C’est au tour de Lou de devenir un buvard, à lui de se lancer dans l’écriture. Lou est le miroir de Caroline, celui dans lequel elle peut enfin se regarder.

« Buvard » est un premier roman brillamment écrit et composé. Rythmé par de courts chapitres, « Buvard » est un hommage éclatant à la littérature et à l’inspiration.

Suite française – Tempête de juin de Emmanuel Moynot

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Juin 1940, la capitulation de la France provoque un exode massif vers la zone libre. Le destin de plusieurs familles se croisent : les Péricand, grands bourgeois catholiques dont l’aîné des enfants aimerait s’engager ; les Corte, Gabriel un écrivain sur le déclin et sa maîtresse, l’abbé Philippe Péricand qui doit accompagner les petits repentis du XVIème sur les routes de France ; les Michaud qui doivent se débrouiller pour retrouver à Tours leur patron, le banquier Corbin. Sur les routes se révèlent les caractères des uns et des autres. La lâcheté, l’égoïsme, la violence, la misère, la faim, le désespoir accompagnent l’exode des personnages. Tous les milieux sociaux se mélangent, les points de repère sont abolis. Chacun doit sauver sa peau.

On se souvient du destin incroyable du dernier roman écrit par Irène Nemirovsky et qui a reçu le prix Renaudot à titre posthume. Emmanuel Moynot adapte le premier volet du roman intitulé « tempête de juin ». Le dessinateur a gardé la composition  chorale du roman, on suit successivement la destinée de chaque famille. On retrouve bien également le ton d’Irène Nemirovsky qui décrivait avec réalisme et ironie, la vilenie, la bassesse de ses contemporains. La vérité des caractères est mise à nu lorsque l’urgence, le danger se présentent.

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Le trait d’Emmanuel Moynot n’est pas sans évoquer celui de Tardi. Il choisit, pour dessiner cette histoire, le noir et blanc, le gris pour montrer l’incertitude de la période historique. Les heures sont graves et le dessin l’est aussi.

Le roman d’Irène Nemirovsky est respecté, il se prêtait d’ailleurs parfaitement à une adaptation en bande-dessinée. Le graphisme, aux traits rapides et en noir et blanc, souligne l’urgence et la noirceur de ce moment de notre Histoire.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

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Le dernier arrivé de Marco Balzano

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Ninetto Giacalone a cinquante-sept ans et après dix ans de prison, il va bientôt sortir. En attendant sa libération prochaine, il repense à son enfance à San Cono en Sicile. Issu d’une famille très pauvre, Ninetto dit Sac-d’os n’a vécu que de morceaux de pain et d’anchois. Il vole parfois des fruits sur les étalages avec son copain Peppino, encore plus pauvre que lui. Ninetto aime l’école et apprendre, il admire son professeur M. Vincenzo. Il voudrait devenir enseignant à son tour. Mais lorsque sa mère fait une crise d’apoplexie, Ninetto est obligé de travailler et d’aider son père dans les champs. Lorsqu’il atteint l’âge de neuf ans, il doit quitter la Sicile pour trouver du travail à Milan. Dans la grande ville du Nord, il découvre le mépris pour les gens du sud qui viennent en masse pour gagner leur vie. Ninetto est débrouillard et il trouve un emploi de coursier pour une teinturerie. Il grandit dans des conditions précaires. A quinze ans, il rencontre Maddalena avec qui il se marie. Il trouve alors un travail stable à l’usine Alfa Romeo. Le couple donne naissance à une petite fille Elisabetta. La monotonie, l’abêtissement du travail à la chaîne gagnent alors Ninetto.

A travers son dernier roman, Marco Balzano veut rendre hommage à tous ces enfants, principalement du Sud de l’Italie, qui ont dû émigrer vers le nord pour trouver du travail. Souvent abandonnés à eux-mêmes, ils devaient faire preuve de beaucoup de courage et de maturité pour s’en sortir. Mais comme l’auteur l’explique dans sa postface, cette vie miséreuse et aventureuse laissait des souvenirs impérissables et vivifiants. Ninetto se remémore sa vie avant et après sa sortie de prison. Les souvenirs sont tous faciles à invoquer lorsqu’il s’agit de l’enfance mais ils se bloquent après l’entrée à l’usine. Son esprit, sa capacité à penser étaient annihilés par l’abrutissement du travail à la chaîne. « La vraie vie, pour moi, a été ma misère de petiot, mon émigration à Milan et ma survie au cours de ces années difficiles. Quand l’usine est arrivée, je me suis certes casé, mais je suis entré dans un tunnel sombre. Ça a été un chapelet, madame. Oui, vous avez bien compris, un chapelet, la prière la plus stupide qui soit, car à force de répéter machinalement une seule rengaine, la parole de Dieu tourne à vide, comme la voix dans une marmite en cuivre. Et la prison, chère madame, vous savez ce que la prison a été pour moi ? Un deuxième chapelet et un deuxième tunnel ! » A sa sortie de prison, Ninetto parcourt avec son vélo les rues de Milan comme il le faisait lorsqu’il était coursier. La ville a bien changé, la désindustrialisation a fermé de nombreuses usines. Les entreprises, où Ninetto cherche du travail, lui demandent un CV au format européen. Ninetto sait à peine ce qu’est internet. Le monde a continué sans lui qui était finalement protégé par les murs de la prison. La possible, ou plutôt impossible réinsertion de ce prisonnier de cinquante-sept ans est au cœur des passages contemporains du livre. La vie a passé et les rêves de Ninetto aussi.

C’est avec une langue gouailleuse, pleine de la naïveté de l’enfance que Marco Balzano nous raconte la vie dure, sans répit de Ninetto Giacalone. Un personnage auquel on s’attache dès les premières lignes et sur qui l’on aimerait voir apparaître un vrai et durable rayon de soleil.

Merci aux éditions Philippe Ray pour la découverte de cet auteur.