Les cygnes de la cinquième avenue de Melanie Benjamin

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« Alors, Truman avait surgi au milieu d’elles et soudain, les ragots étaient devenus délicieux, les distractions plus nombreuses. Il s’était assis sur les lits de chacun de ses cygnes en murmurant à chacune combien elle était belle, précieuse, combien il lui était dévoué, qu’elle était la seule qui comptait, et même si elles savaient toutes qu’il disait la même chose à chacune d’entre elles, peu leur importait. Car, derrière leur beauté, elles étaient toutes sacrément seules. » C’est en 1955 que Truman Capote pénètre le cercle de la grande bourgeoisie new-yorkaise. Il y fait la connaissance de plusieurs élégantes à l’allure raffinée qu’il surnomme ses cygnes. Il se lie tout particulièrement avec Babe Paley, la femme d’un très riche propriétaire de médias. Truman amuse la galerie avec son humour piquant et ses commérages. Mais il sait également écouter et comprendre l’immense solitude de ces femmes exhibées par leurs maris en soirée et délaissées le reste du temps. Truman les accompagne partout, il est de toutes les soirées, les vacances sur les yachts. Il se fond dans cette société, en adopte les codes. Sa gloire littéraire accompagne son apogée sociale jusqu’à son mémorable bal en noir et blanc. Le rêve de glamour et de paillettes ne dure pourtant pas. Il s’achève le jour où Truman publie « La côte basque » en 1975 dans Esquire où il égratigne profondément ses cygnes.

Le roman de Melanie Benjamin nous présente une reconstitution particulièrement soignée du New York des années 1950-1970. La haute société est faite d’élégance, de distinction et de champagne. Les cygnes de Truman incarnent la perfection, le luxe. Babe Paley, Slim Hayward, Gloria Guiness, Marella Agnelli et les autres font les couvertures de Vogue. Mais derrière l’apparence, Truman Capote découvre une tristesse, une solitude qui rejoignent les siennes. Lui, le petit garçon maigrichon du Sud, délaissé par sa mère, moqué pour son physique et sa voix, trouve de l’amour et du réconfort auprès d’elles. « Les cygnes de la cinquième avenue » souligne le rôle de potiche que devaient tenir ces femmes qui faisaient pourtant rêver le monde entier. Leurs relations avec leurs époux sont inexistantes, elles ont divorcé au moins une fois et n’ont d’autre occupation que celle de se mettre en valeur. Des futilités mondaines qui ne peuvent en rien combler le vide de leur existence.

Mais « Les cygnes de la cinquième avenue » ne se contente pas d’être une excellente restitution d’une époque. Melanie Benjamin retrace avec subtilité la tragique chute de Truman Capote. Ses cygnes lui apportent tout ce qu’il a toujours cherché : la notoriété, le luxe, l’appartenance à un milieu social qui n’est pas le sien, la reconnaissance. Babe Paley lui donne ce que sa mère lui refusait : de l’amour. L’amitié fusionnelle entre Babe et Truman est magnifique et elle va bien au-delà des simples apparences. C’est à cette époque que Truman Capote écrit ses œuvres les plus importantes, comme porté par les sentiments de Babe. Et puis, il y eut « De sang froid ». Ce roman, cette période de la vie de Truman Capote me fascinent totalement. L’écriture si éprouvante de ce chef-d’œuvre, qui invente le non-fiction novel, va ruiner moralement son auteur. La réussite et la déchéance se trouvent ici inextricablement mêlées. Rendu bouffi par l’alcool, incapable d’écrire une ligne, Truman parachève son suicide social avec « La côte basque ». Il signe alors la fin de sa relation avec la haute société new-yorkaise et surtout la fin de son amitié avec Babe Paley. Melanie Benjamin rend parfaitement compte dans son roman du destin tragique de Truman Capote et des souffrances engendrées par la publication de cette nouvelle.

Le roman de Melanie Benjamin examine avec finesse la gloire et la chute de Truman Capote mais également la fin d’une époque, la fin d’une certaine idée de l’élégance.

Un grand merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

 

Valet de pique de Joyce Carol Oates

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Andrew J. Rush est un écrivain de romans policiers à succès. Il a vendu plusieurs millions d’exemplaires de ses livres et il a été qualifié de « Stephen King du gentleman » par les critiques. Il vit dans le New Jersey dans une vaste demeure avec sa femme, ses enfants sont partis faire leurs études. Une vie calme, paisible dédiée à la création de romans policiers où le mal est toujours vaincu par le bien. Mais la nuit, lorsque Andrew ne dort pas, ce sont d’autres livres qui s’écrivent sous le pseudonyme de Valet de pique. Et cette fois, c’est la noirceur, la violence, le sordide qui l’emportent. Andrew arrive à maintenir l’équilibre entre ses deux vies d’écrivain et à garder mystérieuse l’identité du Valet de pique. Tout bascule lorsqu’une habitante de sa ville l’accuse de vol et de plagiat. Cela aurait pu n’être qu’une blague mais la vieille femme intente un procès contre Andrew. Ce dernier va peu à peu perdre pied au profit du Valet de pique.

Joyce Carol Oates est décidément une auteure qui réserve des surprises à ses lecteurs. Elle s’essaie ici au thriller fantastique et exploite la thématique du double. Son « Valet de pique » fait bien évidemment penser aux Jekyll et Hyde de Stevenson. Plus on avance dans le roman et plus le double maléfique prend de la place. Il adresse des invectives, des conseils, des ordres à Andrew. Sa personnalité change, il devient violent et vindicatif. Toutes les personnes autour d’Andrew se transforment en menace, en ennemi. L’atmosphère familiale se plombe, le malaise s’installe et les non-dits refont surface. C’est le cas du talent de la femme d’Andrew, Irina, qui écrivait lorsqu’elle était jeune et était beaucoup plus talentueuse que son mari. Elle a tout sacrifié pour son succès mais la rancune était juste tapie sous la surface. Tout comme la jalousie d’Andrew à son égard.

Joyce Carol Oastes semble particulièrement s’amuser à écrire son roman. Elle y rend un hommage appuyé à Stephen King, le maître du malaise et du fantastique. D’ailleurs, lui aussi aurait plagié la vieille voisine d’Andrew ! Joyce Carol Oates n’oublie pas non plus de saluer les créateurs du genre : Edgar A. Poe, Bram Stoker, Sheridan Le Fanu, Mary Shelley, Henry James et son « Tour d’écrou ». Mais beaucoup d’autres auteurs, en dehors du cercle de la littérature fantastique, sont évoqués dans ce roman.

L’intrigue du « Valet de pique » n’est certes pas d’une originalité folle mais le roman est parfaitement maîtrisé, Joyce Carol Oates manie avec virtuosité le malaise et la folie. « Valet de pique » est un roman court, incisif, sombre qui se dévore.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette lecture.

Une femme simple et honnête de Robert Goolrick

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Dans le Wisconsin, à l’automne 1907, Ralph Truitt attend l’arrivée d’un train. Dans celui-ci se trouve sa future femme. Veuf depuis vingt ans, Ralph Truitt a décidé de mettre une petite annonce dans un journal de Chicago. Il n’en pouvait plus des nuits à dormir seul, des appétits de son corps qu’il ne pouvait pas contenter. Sur le quai de la gare froid et enneigé, Catherine Land apparaît. Elle s’était décrite comme une femme simple et honnête et elle avait joint une photographie. La première surprise de Ralph, c’est que la femme qui se dirige vers lui n’est pas la même que celle de la photo. Catherine est une très belle femme au teint lumineux et sans défauts, une femme attirant les regards et qui peut créer des ennuis. Ce n’est pas ce que Ralph Truitt recherchait et il n’est pas au bout de ses découvertes concernant sa nouvelle épouse.

La quatrième de couverture compare le premier roman de Robert Goolrick aux deux chefs-d’oeuvre des sœurs Brontë, « Jane Eyre » et « Les hauts de Hurlevent ». Il y a dans ce roman, comme dans celui de Charlotte, des secrets sur le passé des personnages, qui pèsent, qui influent sur leurs décisions, sur leur façon d’être par rapport aux autres. Et la comparaison avec le roman d’Emily me semble tout à fait intéressante même si les intrigues des deux livres n’ont rien en commun. « Une femme simple et honnête » est effectivement un roman sur la haine et la vengeance. Trois vies y sont totalement imbriquées : Ralph qui se déteste pour la manière dont il a traité son fils qui a quitté la maison et avec qui il souhaite se réconcilier, Antonio le fils de Ralph qui veut se venger de son père, et Catherine, l’instrument de cette vengeance. Contrairement à ce que sa belle et douce couverture pouvait laisser présager, « Une femme simple et honnête » est un livre rempli de violence : celle des sentiments, des actes, des désirs et du climat. Le désir sexuel, la frustration de celui-ci sont effectivement au centre des destins des trois personnages et les lient inextricablement. Le désir décide de leur choix, de leurs vies passées et futures. L’hiver fait également faire n’importe quoi aux habitants du Wisconsin. L’interminable saison, les couches épaisses de neige, le froid intense rendent fous les habitants. Ralph lit tous les soirs les faits divers tragiques de la région à Catherine : des suicides, des meurtres, des infanticides, des amputations, le climat exacerbe la violence et la brutalité.

« Une femme simple et honnête » est un roman très sombre, très violent où les personnages flirtent avec le meurtre et la folie. Malgré le drame inévitable vers lequel ils se précipitent, ce premier roman, parfaitement maîtrisé, est aussi celui de la rédemption.

Le cercle des plumes assassines de J.J. Murphy

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Un matin, en arrivant à l’hôtel Algonquin, Dorothy Parker a le déplaisir de trouver un cadavre sous la fameuse table ronde autour de laquelle se réunit habituellement son cercle d’intellectuels à l’esprit caustique. Le mort a été retrouvé un stylo plume planté dans le cœur. Rapidement, il s’avère qu’il s’agit d’un fameux critique  dont les avis étaient craints des milieux artistiques. Un seul témoin semble avoir vu le meurtrier : William Faulkner, un jeune écrivain venu du Sud des Etats-Unis pour rencontrer Dorothy Parker. Les inspecteurs s’orientent alors vers lui et de témoin, il devient vite le principal suspect. Dorothy Parker n’a d’autre choix que de se mettre en chasse du coupable si elle veut sauver son nouveau protégé.

J’ai été irrésistiblement attirée par cette trilogie car j’apprécie tout particulièrement la verve acide de Dorothy Parker. J’y ai retrouvé également Robert Benchley, puisqu’il est l’ami fidèle de Mrs Parker, dont j’avais apprécié l’humour dans le recueil « Remarquable, n’est-ce pas ? ». D’autres critiques se joignent à eux : Robert Sherwood, Alexander Wollcott ou Harold Ross, futur fondateur du New Yorker. La joyeuse troupe ne manque pas de réparties cinglantes, ironiques et c’est un réel plaisir que d’assister à leurs joutes verbales. Il faut dire que « le cercle vicieux » de Dorothy Parker était réputé pour ses saillies hautement spirituelles et il régnait sur la vie intellectuelle et mondaine du New York de l’époque.

L’autre réussite du roman, c’est la manière dont J.J. Murphy rend parfaitement l’atmosphère du Manhattan des années 20. On suit Dottie et ses amis dans les fameux speakeasy (les bars clandestins), ils sont poursuivis par des gansters et les journalistes avaient encore un véritable pouvoir. Les critiques pouvaient totalement influer sur la vie d’un spectacle ou sur la carrière d’un acteur. D’ailleurs, dans les étages de l’Algonquin, on croise aussi bien Harpo Marx que Douglas Fairbanks. Tout le New York artistique de l’époque se retrouve autour du « cercle vicieux » !

L’intrigue est rythmée, les rebondissements s’enchaînent pour le grand plaisir du lecteur. Mais il faut bien reconnaître que démasquer le coupable n’est pas ce qui nous fait tourner les pages, le fil de l’enquête est  un peu ténu. Néanmoins, les péripéties de Dottie suffisent à nous intéresser.

Même si l’enquête policière passe parfois au second plan, « Le cercle des plumes assassines » est un roman divertissant, plaisant à lire grâce à ses dialogues piquants et au New York des années folles.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les règles d’usage de Joyce Maynard

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Wendy a 13 ans, elle vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père Josh et son demi-frère Louie. Le 11 septembre 2001, la mère de Wendy part travailler dans l’une des tours du World Trade Center. Elle n’en reviendra pas et comme beaucoup d’autres, ses restes ne seront jamais retrouvés. Avec l’effondrement des tours, c’est toute la vie de Wendy qui est chamboulée et qui s’écroule. Josh, plus jeune que la mère de Wendy, est figé par le chagrin, sidéré par ce qui vient de lui arriver. L’adolescente tente de tenir la famille à bout de bras, d’être forte pour son petit frère. Jusqu’au moment où Wendy n’en peut plus et qu’une porte de sortie s’offre à elle sous la forme de son père qui ne donnait des nouvelles qu’occasionnellement. Il débarque sans prévenir le soir d’Halloween et annonce à Wendy qu’elle doit venir vivre avec lui en Californie. Au départ très réticente, Wendy finit par accepter la proposition de son père. Malgré la cruelle distance qui l’éloigne de Louie et de Josh, la Californie offre la possibilité à Wendy de se reconstruire.

« Les règles d’usage » a été écrit par Joyce Maynard en 2003 mais n’est seulement publié que cette année en France. C’est bien évidemment un livre qui porte sur le deuil, la violence de la perte qui frappa toute la ville de New York. Joyce Maynard montre une ville hagarde, déboussolée et dont on cherche les habitants à travers des photos sur les murs, les arrêts de bus. Elle s’attache plus particulièrement au sort de Wendy. Comment au moment de l’adolescence peut-on surmonter la mort de sa mère d’autant plus quand celle-ci s’inscrit dans une telle tragédie ? La sensibilité à fleur de peau de la jeune fille lui rend la compréhension des choses encore plus difficile. Les règles d’usage du quotidien semblent à tout jamais abolies et pourtant la vie reprend déjà son cours autour d’elle. « Ce qui lui paraissait le plus dingue, c’étaient tous ces comportements ordinaires, en apparence normaux : faire des courses, discuter d’une marque de voiture, aller à l’école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n’avait changé, alors que la vérité, c’était que plus rien n’était pareil – comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade. Pendant qu’elle dormait ou sortait poser des affichettes, des gens avaient dû distribuer un recueil de consignes sur le comportement à adopter. Elle cherchait encore à comprendre le nouveau mode d’emploi. » Joyce Maynard, qui s’intéresse souvent à l’adolescence (« Long weekend » ou « Les filles de la montagne »), rend avec émotion, justesse et subtilité les tourments de sa jeune héroïne.

Mais le roman de Joyce Maynard n’est pas que sombre, il est aussi fait de lumière puisqu’il s’agit surtout de la reconstruction de Wendy. L’adolescente est d’ailleurs à l’image de sa créatrice : malgré la douleur, il faut avancer et continuer à profiter de la vie. Comme le dit bien le père de Wendy : « La perte d’un être ne fait pas éternellement mal, seulement c’est toujours là. » En Californie, Wendy se recrée une famille : Alan le libraire qui lui fait découvrir « Le journal d’Anne Frank » ou « Frankie Addams » de Carson McCullers, Tim le fils autiste d’Alan qui a une passion pour les laveries, Violet la fille-mère perdue devant les cris de son bébé, Todd le skateur à la recherche de son frère aîné, Carolyn la copine du père de Wendy passionnée de cactus. Toute cette improbable compagnie se retrouve dans une des plus belles scènes du livre : un repas de Noël qui montre l’humanité de l’auteur et la tendresse qu’elle porte à ses personnages cabossés par la vie. Petit à petit, de rencontre en rencontre, Wendy retrouve le chemin de la vie.

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard est un roman particulièrement émouvant, attachant à l’image de la constellation de personnages que croise Wendy entre New York et la Californie. Encore une fois, Joyce Maynard nous montre ses talents de conteuse et son lumineux humanisme.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette belle lecture.

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Mary Reilly de Valérie Martin

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La jeune Mary Reilly réussit à se faire embaucher comme bonne dans une excellente maison : celle du Dr Jekyll. Après subi les maltraitances de son père alcoolique durant toute son enfance, Mary est devenue est une personne discrète, effacée se consacrant entièrement à sa tâche. Mais le Dr Jekyll la remarque et devine en elle une certaine sensibilité, une intelligence. La bienveillance de son maître réconforte la jeune femme qui se sent enfin chez elle quelque part. Sa loyauté envers le Dr Jekyll est à toutes épreuves et lorsqu’il lui demande de faire d’étonnantes courses dans des quartiers malfamés, Mary se plie à ses demandes malgré sa peur. Intriguée et fascinée par le docteur, elle espionne ses moindres faits et gestes et s’inquiète en raison des longues expériences qu’il pratique dans son laboratoire. Jekyll y passe de plus en plus de temps s’épuisant à la tâche. Et c’est pour cela qu’il engage un nouvel assistant : Mr Hyde. Ce dernier effraie Mary lorsqu’elle le croise. Répugnant et provocateur, il est tout l’opposé du Dr Jekyll et il semble totalement dominer ce dernier.

J’avais vu le film de Stephen Frears à sa sortie en 1996 mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’une adaptation. Ayant gardé un bon souvenir du film, j’étais ravie de pouvoir découvrir le roman. L’excellente idée de Valérie Martin est de nous raconter cette histoire que nous connaissons tous par le biais de Mary Reilly. Le récit est à la première personne et est le journal qu’elle écrit chaque soir. Mary a reçu une éducation dans une école mise en place par le Dr Jekyll pour les défavorisés. Son point de vue sur le Dr Jekyll est naïf, innocent et éperdu d’admiration. A ce titre, Mary Reilly symbolise les premiers lecteurs du roman de Robert Louis Stevenson, ceux qui ne connaissaient pas Mr Hyde. Quelle surprise cela avait du être pour eux, Stevenson ne révèle que dans les dernières pages la double identité de son personnage principal. Valérie Martin reprend d’ailleurs cette construction. Mary Reilly ne comprend qu’à la fin même si elle pressent la vérité bien avant. L’ambiance troublante et inquiétante du roman est fidèle à celle de l’original, le charisme et la perversité de Hyde repoussent et attirent tout à la fois Mary.

« Mary Reilly » est, en plus d’une réinterprétation, un beau portrait de femme. Il n’y a pas de personnage féminin important dans le roman de Stevenson. La science, la médecine sont une affaire d’hommes. Ici, c’est la voix d’une femme du peuple, fragile, maltraitée par la vie que l’on entend. Une femme qui, grâce à l’attention que lui porte le docteur, réussit à s’épanouir, à écrire un journal, a créer un jardin. « Je me disais que la vie me deviendrait insupportable si je perdais ce sentiment de sécurité que j’avais toujours éprouvé dans cette maison, avec ce Maître, qui s’était occupé de moi et m’avait parlé, qui m’accordait une valeur que personne d’autre ne me reconnaissait. » Cette phrase souligne bien également à quel point les serviteurs étaient des gens de l’ombre à l’époque victorienne. Relayés dans les étages inférieurs, leurs rudes tâches devaient se faire en toute discrétion. Valérie Martin montre l’envers du décor, l’harassant labeur de ces domestiques.

De manière originale, Valérie Martin revisite le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson en nous présentant l’histoire à travers le regard  d’une femme de chambre fascinée par le Dr Jekyll et son double maléfique. Une belle réécriture parfaitement maîtrisée.

Une lecture commune avec ma copine Lou.

New York esquisses nocturnes de Molly Prentiss

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A New York, le quartier de Downtown est le cœur artistique de la ville au début des années 80. Dans des squats aussi insalubres que créatifs, il est possible de croiser Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol ou Keith Haring. C’est le soir du nouvel an de 1980 que la destinée de trois personnes va se nouer. A la réception de la galeriste Winona George sont invités James Bennett et sa femme Marge. James est critique d’art au New York Times. Ses articles atypiques connaissent un grand succès et font la renommée des artistes dont ils parlent. James a, en effet, une particularité qu’il a su exploiter : il est atteint de synesthésie. Sa vie n’est qu’explosion de couleurs. Marge dégage, par exemple, un franc et chaud rouge auquel qu’il n’a jamais pu résister. A la soirée de Winona George, les sens de James furent titiller par une présence : « Alors qu’ils se dirigeaient vers le balcon, longeant une pièce aux murs bleus, quelque chose attira le regard de James. Un feu d’artifice blanc, une odeur de fumée. Le battement merveilleux d’ailes de papillon. Un très bref instant, du coin de l’œil, James aperçut un jeune homme, debout dans cette salle derrière un grand bureau en acajou, un gros grain de beauté saillant de son visage, et les yeux brillant de ce qui ressemblait à des larmes, juste avant que Marge ne tire sur sa manche pour l’entraîner vers la porte-fenêtre. » Ce jeune homme est Raul Engales, un artiste argentin ayant fuit son pays et son passé pour tenter sa chance à New York. Plus tard dans la nuit, Raul fera la connaissance de Lucy, une serveuse dans un bar. Celle-ci, venue de son Idaho pour découvrir ce qu’était la vie trépidante et artistique de New York, tombe instantanément amoureuse de Raul. Le critique d’art, le peintre et la serveuse sont dorénavant liés.

Quel régal ce fut de découvrir le premier roman de Molly Prentiss ! L’écriture est fluide, la construction et l’intrigue sont originales et le tout se dévore de bout en bout ! La synesthésie de James permet à l’auteur de donner une version unique et colorée du New York artistique du début des années 80. L’atmosphère est une explosion de sensations, un bouillonnement de créativité. L’émulation est forte et essentielle entre tous les artistes. Raul et Lucy posent également un regard neuf sur la ville. Tous deux viennent d’arriver  pour changer de vie et devenir quelqu’un. New York semble être la ville de tous les possibles, de l’affirmation de soi et de l’aventure. Les squats délabrés et poussiéreux sont les hauts lieux de la création comme les murs de la ville tagués par Keith Haring. Molly Prentiss rend à merveille ce tourbillon artistique qui fait du Downtown une œuvre d’art en soi. Cette période de l’avant-garde créative et innovante sera brève et l’auteur nous montre que l’argent s’insinue déjà.

Sur ce fond vibrionnant viennent se placer trois personnages touchants et attachants. Par petites touches, le lecteur apprend à connaître tout leur parcours, toute leur vie avec ce qu’elle comporte de joie et de honte. Après des drames, James, Raul et Lucy réinventent le trio amoureux et se sauvent les uns les autres. Totalement incarnés, charismatiques, on les suit page après page en espérant ne pas les quitter.

Dans « New York esquisses nocturnes », Molly Prentiss capte parfaitement l’exubérance du New York artistique du début des années 80. Sa plume inventive et picturale m’a totalement emportée et je reste sous le charme de ce premier roman particulièrement abouti et réussi.

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