Les furies de Lauren Groff

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Lancelot, dit Lotto, a rencontré Mathilde en 1991 lors d’une soirée. C’est le coup de foudre. Ils se marient peu de temps après. Ils ont alors 22 ans, ils sont beaux, séduisants, intelligents et la famille de Lotto est richissime. Mais ce mariage si rapide ne plait pas à la mère de Lotto qui lui coupe les vivres. Qu’importe, l’avenir est devant eux et Lotto croit en ses talents d’acteur. Les castings, les fêtes s’enchaînent et Lotto ne décroche aucun rôle. Mathilde, qui travaille dans une galerie, fait tourner le ménage. Devant l’insouciance de son mari, elle gère le quotidien. Et quand Lotto commence à baisser les bras, Mathilde le soutient, l’encourage. Jusqu’à une nuit particulièrement arrosé où Lotto, au bout du désespoir, se met à écrire. Il ne sera pas comédien mais dramaturge et ses pièces connaissent immédiatement du succès. Le couple fusionnel perdure au fil des années et des succès jusqu’à ce que Lotto découvre un détail sur la vie de Mathilde qui pourrait tout changer.

Le titre original du roman de Lauren Groff, « Fates and furies », en souligne bien la structure. Il est dommage que le titre français n’est pas conservé ce couple de mots si significatif. La construction des « Furies » est originale et reflète le couple de Lotto et Mathilde. La première partie nous raconte l’histoire selon le point de vue de Lotto avec d’amples chapitres. Ce personnage a eu une enfance choyée, on lui promet un bel avenir. La mort brutale de son père change tout. Lotto devient un adolescent problématique, il essaie toutes les drogues, boit et séduit beaucoup. De Floride, il est envoyé en pension dans le froid New Hampshire, loin des tentations et des abus. Malgré la solitude et la tristesse, Lotto y trouve ce qui va changer sa vie : Shakespeare. C’est là que son destin se noue, sa vie sera liée au théâtre. Et à Mathilde, douce, aimante, patiente avec son génie de mari, elle règle tout dans l’ombre, lui simplifie la vie. Lauren Groff s’est inspirée de Vera Nabokov pour imaginer Mathilde, une femme discrète qui épaule toute sa vie son écrivain de mari.

« Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. D’omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. Elle n’a jamais menti. Elle s’est contentée de ne pas en parler. » La deuxième partie du roman, constitué de chapitres plus courts, est consacrée à Mathilde qui nous raconte l’histoire de son point de vue. L’histoire est bien la même mais elle recèle de surprises. Mathilde est loin de l’épouse parfaite, effacée que l’on a découvert dans la première partie. Il ne faut pas trop en dévoiler car tout le plaisir de lecture réside dans ce deuxième récit. Le couple parfait de Mathilde et Lotto est une belle illusion, un mirage créé de toutes pièces. Même le talent de Lotto est un mensonge. Lauren Groff joue subtilement avec cette évidence : on ne connaît jamais vraiment la personne avec qui l’on vit. Le personnage de Mathilde est infiniment complexe et intelligent, dans l’ombre au début, elle est pourtant le pivot du couple et de l’histoire.

« Les furies » de Lauren Groff déconstruit le couple et nous montre que le bonheur est bien souvent le fruit d’une illusion. Sa forme narrative originale, ses personnages complexes font de ce livre une belle réussite.

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Festival America 2018

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Voilà, la 9ème édition du Festival America est terminée. Retour sur mon weekend au cœur de la littérature américaine.

-Day 1 :

J’ai commencé en douceur avec deux cafés des libraires : l’un sur la jeunesse tronquée auquel j’assistais essentiellement pour Jacqueline Wodson que j’ai trouvée particulièrement pertinente et intéressante aux différents débats où j’ai vue ; l’autre était consacré au « monde selon Garp » avec un John Irving éloquent et qui regrettait que son roman soit toujours autant d’actualité en ce qui concerne l’intolérance envers les personnes LGBT. Il a également souligné l’importance de sa mère dans son intérêt pour les minorités et la lutte contre les violences qui leur sont faites.

 

J’ai ensuite écouté Patrik DeWitt parler de ses romans et de sa façon utiliser des époques passées pour se mettre à distance et se protéger. Son premier roman était en effet autobiographique. L’humour, la drôlerie lui permettent également de regarder la réalité de manière différente. L’auteur a l’élégance et l’ironie qui sont le propre de ses romans.

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La journée se termina avec une rencontre au sommet autour de quatre écrivains ayant reçu le prix Pulitzer : Jeffrey Eugenides, Michaël Chabon, Richard Russo et Colson Whitehead. Les quatre auteurs ont fait montre d’un humour tout à fait réjouissant. Tous les quatre ont raconté le plaisir, le bonheur d’avoir reçu ce prix (qui permet semble-t-il de s’offrir de splendides chaussures !) mais également que le prix n’écrit pas le livre suivant et que chacun se retrouve seul devant les pages blanches. L’engagement politique des écrivains et le gouvernement américain ont également été évoqués. Pour Jeffrey Eugenides, Trump serait un symptôme de ce qui dysfonctionne dans la politique américaine. Pour Colson Whitehead, il s’agit seulement d’un cycle dans l’histoire américaine, il y a sans cesse un va-et-vient entre bien et mal. Pour lui, l’élection de Trump n’a rien d’étonnant puisque les États-Unis restent un pays profondément raciste. Michaël Chabon et Richard Russo s’engagent d’autant plus que ce président entache l’image de l’Amérique et leur fait honte. La soirée se termine sur les influences de ces quatre écrivains qui vont de Conan Doyle à Faulkner en passant par Joyce.

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-Day 2 :

La journée commença par une conférence très intéressante sur des portraits de femmes avec Wendy Guerra, Laura Kasischke, Claire Vaye Watkins et Leni Zumas. La place des femmes est essentielle chez ses romancières. Wendy Guerra écrit volontairement sur des femmes fortes comme Anaïs Nin, des femmes libres dans un pays machiste, Cuba. Laura Kasischke explique qu’elle ne sert pas consciemment des femmes dans ses romans, c’est uniquement parce que les femmes sont ce qu’elle connait le mieux. Elle est fille unique et sa mère venait d’une famille composée uniquement de filles. Laura Kasischke pense qu’elle aurait du mal à adopter le point de vue d’un homme même si elle aimerait essayer. Toutes ont en commun un féminisme marqué et parfois militant. Laura Kasischke n’a lu que de la littérature féminine jusqu’à ses trente ans. Elles notent également que la condition des femmes est toujours précaire et les violences qui leur sont faites sont fortes. Elles sont exploitées, utilisées, manipulées par des gourous chez Claire Vaye Watkins dans « Les sables de l’Armagosa » ou dans « Eden spring » de Laura Kasischke. Leni Zumas montre dans son roman que les droits des femmes , notamment le droit à l’avortement, étaient toujours menacés et le poids de la société est toujours fort en ce qui concerne le rôle de la femme. Chacune pense qu’il faut rester vigilant quant à ses questions et face à la misogynie de la société américaine.

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J’ai poursuivi ma journée avec une conférence sur l’adolescence et ses possibles avec Jacqueline Woodson, Brit Bennett et Gabriel Tallent. Les trois auteurs ont dépeint dans leurs romans des adolescentes ayant perdu leur mère, des jeunes filles devant faire face à des situations difficiles et devant apprendre à prendre soin d’elles. Les trois auteurs étaient tout à fait intéressants, je n’ai malheureusement pas encore lu « My absolute darling » mais le brillant Gabriel Tallent m’a convaincue de le faire rapidement.

 

La conférence suivante portait sur la middle class avec Jonathan Dee et Jeffrey Eugenides et elle n’a pas été très bien menée par l’intervenant. Les deux auteurs ont vu la diminution des classes moyennes, l’écart grandissant entre les classes sociales qui apportent beaucoup de ressentiment et de désespoir face aux dégâts provoqués par l’ultralibéralisme. Jeffrey Eugenides, né à Detroit, a vu les revers du rêve américain et de la vénération de l’argent.

La dernière conférence s’intitulait « Quand tout s’effondre » et réunissait Claire Vaye Watkins, Christian Guay-Poliquin et James Noël. Que la catastrophe soit réelle (le tremblement de terre qui a ravagé Haïti en 2010) ou de l’ordre de la dystopie, elle permet de rappeler aux hommes leur vulnérabilité, leur insignifiance face à la puissance de la nature. Pour James Noël, elle permet également de mieux profiter de la vie, de la rendre plus précieuse. Pour Claire Vaye Watkins, la catastrophe, qui pourrait balayer l’ancien monde, ne change rien aux rapports de force et aux inégalités. Pour Christian Guay-Poliquin, la dystopie est un bon moyen de regarder le présent en faisant un pas de côté.

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-Day 3 : 

Lauren Groff, Michaël Chabon et Michaël Winter étaient réunis pour la conférence « Pour le pire et le meilleur » dans la salle des mariages de la marie de Vincennes. Dans les trois romans de ces écrivains, le mariage reste une aventure périlleuse. Chez Lauren Groff, le secret, le mensonge permet la paix des ménages et pour qu’il dure il faut savoir vivre dans une bulle, loin de la famille et des amis. Michaël Chabon évoque, quant à lui, un mariage très long, peu souvent vu dans la littérature. Un mariage à l’ancienne, avec des hauts et des bas, mais qui réussit à perdurer. Michaël Winter parle, dans son roman « Au nord-est de tout », du peintre Rockwell Kent qui partit sur l’île de Terre-Neuve avec femme et enfants pour s’isoler de tout. Mais le peintre connaîtra plusieurs divorces, plusieurs échecs sentimentaux qu’il voit comme des expériences enrichissantes. Chacun avait envie de présenter des relations sortant de l’ordinaire.

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J’ai ensuite assisté à une conférence intitulée « Quand l’utopie vire au cauchemar » surtout pour écouter Jean Hegland dont le roman « Dans la forêt » me fait dangereusement de l’œil ! d’ailleurs, elle considère son roman comme étant plus une utopie qu’une dystopie. Elle s’agissait surtout pour elle de montrer l’apprentissage de deux jeunes filles, de les placer dans un milieu hostile et de les voir évoluer. Jean Hegland voulait également souligner l’importance de la reconnexion avec la nature et de la quête de sens. La dystopie reste un miroir qui permet d’observer le présent et de l’analyser.

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Prochain arrêt : New York avec Jacqueline Woodson, Vivian Gornick et Kristopher Jansma. Chacun avait une vision différente de la ville en raison de son histoire personnelle. Jacqueline Woodson est arrivée à l’âge de 7 ans à New York comme beaucoup d’afro-américains qui ont quitté le Sud en masse dans les années 50-70. Kristopher Jansma est né dans le New Jersey mais ses parents n’aimaient pas New York et il n’y venait qu’occasionnellement. Ce n’est que pour ses études universitaires qu’il est venu habité dans la grosse pomme. Vivian Gornick est quant à elle né dans le Bronx et elle réside aujourd’hui à Manhattan. Mais les trois écrivains ont un sentiment de forte appartenance à cette ville qui est également au cœur de leurs derniers livres. New York est une ville idéale pour la littérature, bouillonnante, foisonnante, bruyante, diverse et surtout bigger than life.

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J’ai ensuite retrouvé mon cher Jeffrey Eugenides avec Lauren Groff et Julie Mazzieri. A travers la ville de Detroit où il est né et l’histoire de son père, Jeffrey Eugenides a pu voir la gloire et la chute du rêve américain basé sur l’argent et la réussite matérielle. Ce lien à l’argent est au cœur de ses nouvelles qui viennent d’être traduites en France. Le sens de la perte, d’une époque perdue du à la ruine de Detroit est probablement à l’origine de « Virgin Suicides ». Lauren Groff ne conçoit pas la réussite sous forme de valeurs sonnantes et trébuchantes même si elle est née dans une famille bourgeoise. L’important pour elle est la réalisation des rêves, une vie heureuse qui n’est pas forcément liée aux conditions matérielles. L’argent est sans aucun doute nécessaire mais il est trop lié au pouvoir pour être une composante du bonheur. D’ailleurs, il est souvent à l’origine de problème dans les mariages.

 

Pour terminer ce Festival America, j’ai retrouvé Michael Chabon et Vivian Gornick pour une conférence sur l’héritage mais je vous avoue avoir arrêté de prendre des notes, je commençais à fatiguer !

Encore une fois, il faut saluer la qualité remarquable du Festival America et remercier les organisateurs, les bénévoles pour leur extraordinaire travail. Vivement 2020 !

 

 

 

 

 

 

Les frères Sisters de Patrick DeWitt

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Oregon City, 1851, Eli et Charlie Sisters sont des tueurs travaillant pour le Commodore. Leur prochaine mission va les amener à Sacramento, Californie. Il leur faut trouver et tuer un chercheur d’or nommé Hermann Kermit Warm. Un émissaire du Commodore a été envoyé sur le terrain en avance, il s’agit de Henry Morris qui permettra aux deux frères de localiser le chercheur d’or. Les deux frères sont différents l’un de l’autre. Eli est grassouillet, un vrai coeur d’artichaut devant les femmes, il n’hésite pourtant pas à tuer mais il questionne beaucoup son mode de vie durant ce voyage. Charlie ressemble plus à une brute épaisse, toujours prêt à obéir aux ordres du Commodore sans se poser de questions et à s’alcooliser plus que de raison. Leur périple vers Hermann Kermit Warm sera peuplé de rencontres étonnantes et de situations totalement rocambolesques.

Patrick DeWitt écrit, avec « Les frères Sisters », un western décalé à l’humour burlesque. Eli est le narrateur de cette épopée. Tout le long du voyage, il oscille entre l’amour pour les différentes femmes qu’il croise et l’envie de tout arrêter pour mener une vie paisible. Son récit sent la lassitude, il aspire au repos sans pouvoir se résoudre à abandonner son frère cadet qui a toujours été là pour lui. Le duo est mal assorti, dépareillé et pourtant aucun des deux frères ne semblent prêt à vivre sans l’autre. C’est finalement l’entraide et l’amour fraternel qui dominent les aventures.

Patrick DeWitt se sert des codes de l’Amérique, de la ruée vers l’or, et du mythe du western pour nous présenter une galerie de personnages totalement barrés : un dentiste débutant, un garçon perdu, des prostituées, une comptable diaphane, un cheval borgne. Le livre donne l’impression de se retrouver chez les frères Coen. Tout est décalé chez l’auteur. C’est Eli qui monte le cheval borgne et qui tombe amoureux d’une mourante. Tout semble à l’unisson de son désabusement. Hermann Kermit Warm s’avérera être une sorte de savant fou qui ne maîtrise pas complètement le résultat de ses recherches. Nous sommes bien loin des personnages héroïques et admirables de certains westerns ! Tous les personnages de Patrick DeWitt semblent au bout du rouleau. Le rêve américain leur est passé dessus comme un rouleau compresseur. C’est la désillusion qui l’emporte et qui s’incarne en Eli.

Avec « Les frères Sisters », Patrick DeWitt rend un hommage décalé au western. C’est avec beaucoup d’humour noir qu’il dépeint la chevauchée des frères Sisters, tueurs à la sinistre réputation. J’ai hâte de voir ce que Jacques Audiard a fait de ce roman parfaitement maîtrisé.

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La femme qui fuit de Anaïs Barbeau-Lavalette

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Anaïs Barbeau-Lavalette n’a pas connu sa grand-mère, Suzanne Meloche. Elle l’a seulement croisée à trois reprises, dont l’une le jour de sa naissance. Après la dernière visite d’Anaïs et sa mère chez Suzanne, cette dernière passe un coup de fil à sa fille : « Le téléphone de ma mère sonne. C’est toi. Tu lui dis de ne plus faire ça. Tu lui dis que tu ne veux plus nous revoir, jamais. » On comprend la détestation de la petite fille envers cette grand-mère si froide, si lointaine. Et pourtant, c’est bien elle qui fait revivre Suzanne Meloche dans les pages d’un livre poignant.

Après la mort de Suzanne, Anaïs et sa mère débarrassent son appartement. Anaïs tombe sur des livres, des poèmes, des lettres et une photo qui l’intrigue. Sur celle-ci figure un bus en feu en Alabama en 1961, à côté du véhicule de jeunes noirs rescapés des flammes et une femme blanche : Suzanne. C’est la découverte de cette photo et des questions qu’elle génère qui pousseront Anaïs Barbeau-Lavalette à enquêter sur la vie de sa grand-mère.

Comme l’indique le titre du livre, Suzanne Meloche aura passer sa vie à fuir ou à s’affranchir selon son point de vue à elle. Elle naquit à Ottawa en 1926 dans une famille pauvre. A l’adolescence, elle cherche à quitter sa famille, elle participe donc à un concours oratoire à Montréal. C’est là qu’elle rencontre Claude Gauvreau, écrivain et dramaturge. Il fait partie d’un groupe d’artistes réunis autour d’un professeur à l’école du meuble de Montréal, Paul-Emile Borduas. Claude invite Suzanne à les rejoindre. Elle n’hésite pas et quitte définitivement ses parents.

Le groupe d’artistes se nomme « Les automatistes ». Marcel Barbeau, peintre, en fait partie. Suzanne et Marcel ne tardent pas à se marier et à fonder une famille. Ils auront deux enfants. C’est la vie de bohème, Suzanne s’essaie à l’écriture automatique. Le groupe publie alors un manifeste : « Le refus global » où les libertés individuelles prennent le pas sur la morale. Les valeurs traditionnelles sont rejetées. Le manifeste coûte cher aux différents artistes qui ne sont plus exposés nulle part.

Pendant que Marcel essaie de trouver de l’argent, Suzanne s’ennuie, dépérit. Elle prend alors une décision terrible, celle d’abandonner ses deux enfants avec l’accord de Marcel. La mère d’Anaïs Barbeau-Lavalette a trois ans. Suzanne mène alors la vie dont elle rêve, se laissant porter par ses envies, allant de Londres à New York. Elle se veut intensément libre et sans attache.

Au travers de courts chapitres, en s’adressant directement à sa grand-mère, Anaïs Barbeau-Lavalette dresse le portrait d’une femme incroyable aussi admirable que détestable. L’auteur ne juge pourtant pas la femme qui a blessé si profondément sa mère. Elle n’excuse pas non plus. Elle dresse un portrait très juste et passionnant de cette artiste avant-gardiste. Le ton direct, sans fards, accroche le lecteur dès les premières pages. Il est impossible de le lâcher ensuite tant la vie de Suzanne Meloche recèle de surprises, de revirement. A travers son livre, l’auteure renoue un lien brisé, tente d’apaiser les douleurs de sa mère.

« La femme qui fuit » est un livre admirable au ton original qui dresse le portrait d’une artiste avide de liberté. L’auteur y questionne avec subtilité et finesse la famille, la maternité, la filiation et l’art. Un livre profondément touchant que je vous conseille vivement de découvrir.

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Les sables de l’Amargosa de Claire Vaye Watkins

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« Une sécheresse interrompue, sourde à la prière, grâce à quoi les rivières, les lacs, les réservoirs et les nappes aquifères se vidaient, les cultures et les élevages succombaient, la végétation dépérissait, ne laissant derrière elle que des ravines sèches couvertes de résidus alcalins. » Les habitants de la Californie désertent peu à peu la région. Une immense dune de sable mobile avance inexorablement et assèche tout sur son passage. Le fleuve Colorado disparaît. Pourtant, quelques intrépides restent dans l’Etat. C’est le cas de Luz, ancien mannequin, et de Ray, un ancien militaire. Ils habitent une maison abandonnée par une starlette à Los Angeles. Lors d’un ravitaillement dans les anciennes canalisations de la ville, Luz se prend d’affection pour une enfant livrée à elle-même. Elle arrive à convaincre Ray de prendre l’enfant avec eux. Le couple prend alors la décision de quitter la Californie pour un état plus sûr. Mais les frontières sont protégées et surveillés. Ray avoue à Luz qu’il a déserté l’armée et qu’ils vont devoir emprunté des chemins de traverse pour rejoindre l’Est des Etats-Unis.

« Les sables de l’Armagosa » est le premier roman de Claire Vaye Watkins et il m’a beaucoup fait penser à « Sur la route » de Cormac McCarthy. Le contexte reste vague, on ne sait pas vraiment à quelle époque se déroule l’histoire ni comment la catastrophe a débuté. Quelques êtres résistent comme ils peuvent à la chaleur étouffante et à l’invasion du sable qui se glisse même dans les draps du lit. Claire Vaye Watkins a un don pour décrire la nature et rend parfaitement compte de la situation climatique. Son écriture sait décrire l’oppression de la chaleur, la soif, la domination de la dune dans le paysage, le désespoir qu’engendre la situation.

« Les sables de l’Armagosa » n’est pourtant pas un roman écologiste puisque l’origine de la sécheresse n’est pas explicitée (même si bien entendu, la situation du roman semble découler naturellement de ce que nous vivons actuellement). Claire Vaye Watkins aborde d’autres thèmes comme celui de la secte, de la crédulité, des complotistes mais également de la construction de la famille. Les différentes thématiques s’imbriquent autour de la personnalité de Luz. Enfant sacrifiée sur l’autel de la communication, Luz a quelques difficultés dans son rapport aux autres. Sa construction personnelle chaotique la pousse à chercher une figure tutélaire, une personne sur laquelle s’appuyer et se relâcher totalement. Luz se laisse donc facilement manipuler. Claire Vaye Watkins crée avec Luz, un personnage d’une grande complexité, aussi attachante que détestable.

« Les sables de l’Armagosa » est une dystopie singulière, qui parle autant du climat que du parcours chaotique de Luz, son personnage central. L’écriture fortement évocatrice de Claire Vaye Watkins m’a séduite même si le roman comporte des maladresses. Je suivrai cette jeune auteure avec grand intérêt.

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Le cœur battant de nos mères de Brit Bennett

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Nadia a 17 ans, elle vit à Oceanside, dans la banlieue de San Diego. Sa vie d’adolescente paisible va pourtant basculer et être marquée par une double absence. Celle de sa mère qui se suicide, une balle dans la tête, sans laisser un mot d’explication. Celle de son bébé car Nadia sort avec Luke, le fils du pasteur, et tombe enceinte. Pour la jeune femme, la question ne se pose pas, elle doit avorter. Sa mère l’avait eu à 17 ans et avait du renoncer à ses projets d’études. Nadia ne veut pas faire une croix sur son avenir, ses études de droit dans une grande université du Michigan. Nadia quitte Oceanside durant plusieurs années sans y revenir. Elle y sera pourtant forcée lorsqu’un grave accident arrive à son père. Là, elle découvrira que son choix d’avorter n’est pas une page tournée et qu’il affecte encore la vie de Luke et de Aubrey, la meilleure amie de Nadia, qu’elle avait rencontrée au Cénacle, l’église protestante de ses parents.

« Le cœur battant de nos mères » est le premier roman de Brit Bennett et il montre une belle maturité dans l’écriture, dans la construction du roman et surtout une belle sensibilité dans la description des sentiments de ses personnages. Le roman suit Nadia, Luke et Aubrey durant une décennie. La décision prise par Nadia va influer sur leurs trois destinées. Le secret autour de ce choix, la manière dont la situation a été gérée par les parents de Luke vont un jour remonter à la surface. Les affres des trois personnages, leurs blessures liées souvent à l’enfance, leurs espoirs sont très finement analysés par l’auteur. Brit Bennett a beaucoup d’empathie pour ses trois personnages. Elle choisit la fin de l’adolescence pour étudier leur évolution vers l’âge adulte, elle les accompagne sans jamais porter de jugement moral sur leurs choix.

Les trois personnages s’inscrivent dans un cadre très particulier. Oceanside est une petite communauté au cœur de laquelle se trouve le Cénacle, sorte d’église protestante. Les trois adolescents portent sur leurs frêles épaules le poids de la religion, du regard des pratiquants qui les observent. Luke est le fils du pasteur, Aubrey a trouvé refuge au Cénacle après avoir quitté le foyer de sa mère et la mère de Nadia commença à s’y rendre avant son suicide. Le père deviendra l’un des piliers de cette communauté après le suicide de sa femme, il s’y réfugie. Brit Bennett rend parfaitement compte de la pression subie par les trois adolescents en faisant parler les mères du Cénacle comme un chœur antique. Elles observent et commentent sans relâche leurs faits et gestes. Aucun secret ne leur résiste et leur jugement est implacable.

Brit Bennett est une nouvelle voix très prometteuse de la littérature américaine. Son premier roman, « Le cœur battant de nos mères », m’a totalement convaincue par sa maîtrise et l’empathie de l’auteur envers ses personnages.

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Attachement féroce de Vivian Gornick

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« Je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère et à mesure que nos vies avancent, il semblerait que ça empire. Nous sommes toutes deux prisonnières d’un étroit tunnel intime, passionné et aliénant. Parfois, pendant plusieurs années, l’épuisement prédomine, il y a une sorte de trêve entre nous. Puis la colère ressurgit, brûlante et limpide, érotique tant elle force l’attention. » 

« Attachement féroce » a été publié en 1987 aux Etats-Unis, cette autobiographie de Vivian Gornick est devenue immédiatement un classique. Vivian Gornick, journaliste et essayiste, est née en 1935 dans une famille d’origines juives et aux convictions communistes. La famille habite un immeuble dans le Bronx principalement habité par des familles juives. A l’époque, le Bronx est un « patchwork de territoires ethniques imbriqués », chaque communauté occupe un quartier bien délimité. L’immeuble de Vivian Gornick est essentiellement un territoire féminin et c’est d’ailleurs le cœur du livre : la féminité et le féminisme. Vivian Gornick est élevée dans un monde presque exclusivement féminin et sa relation avec sa mère est au centre de sa vie. Cette relation est à la fois fusionnelle et toxique. Les deux femmes ne se quitteront jamais. Une fois adulte, Vivian vivra à 1 km de sa mère dans Manhattan Sud.

Vivian Gornick se construit en réaction à sa mère. Cette dernière a du abandonner son travail pour élever ses enfants, c’est son mari qui lui demande. A l’époque, la place de la femme ne se discute pas, même si elle se rend compte qu’elle perd son autonomie : « Elle ne faisait pas mystère qu’elle avait détesté renoncer à son travail après le mariage (elle tenait la comptabilité dans une boulangerie du Lower East Side), que c’était agréable d’avoir de l’argent à soi dans sa poche sans dépendre d’une allocation comme un enfant, que sa vie était devenue sans intérêt, et qu’elle aurait aimé travailler de nouveau. S’il n’y avait pas eu l’amour de papa. » Quand son mari décède, la mère de l’auteure se noie dans un chagrin infini, son identité devient la douleur de la perte de son grand amour. Vivian Gornick deviendra donc une femme libre, une intellectuelle féministe contre et pour sa mère. Sa vie sentimentale sera également fait d’attachements féroces, compliqués et étouffants. Mais Vivian Gornick a construit une vie intellectuelle riche, « (…) Les idées sont excitantes et d’une compagnie exaltante. » 

New York est également au cœur du livre. Vivian et sa mère font de longues balades dans la ville, l’explorent et la parcourent sans cesse. La ville, ses rues imprègnent le livre. : Manhattan, qu’elles arpentent de long en large, et surtout le Bronx qui restera toujours leur quartier. Le bouillonnement de celui-ci, le bruit de la rue, les femmes de l’immeuble restent centraux dans la mémoire des deux femmes et lient leurs souvenirs de manière indélébile.

C’est avec beaucoup de verve et de lucidité que Vivian Gornick évoque ses souvenirs et ses attachements féroces avec des hommes et surtout avec sa mère. Le livre est le récit d’une émancipation, d’une femme, d’une intellectuelle libre. Il faut remercie les éditions Rivages de nous avoir fait connaître ce très beau texte superbement écrit. La suite, « La femme à part », sort ce mois-ci.

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