Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal

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Au sortir du lycée, Paula cherche sa voie. Elle hésite, glande beaucoup. Et pourtant, c’est avec décision qu’elle choisit d’entrer dans une école de peintures en trompe-l’œil, rue du Métal à Bruxelles. Au grand étonnement de ses parents, Paula prend les choses en main, elle trouve en trois jours un appartement et le colocataire qui va avec ; elle quitte sa famille et ses amis sans se retourner ; elle déménage loin de sa routine douillette. L’apprentissage de la rue du Métal est difficile, âpre, douloureux physiquement. Paula travaille beaucoup, apprend à apprivoiser les souffrances physiques. Elle peint sans relâche et commence à appréhender la matière grâce à son colocataire, Jonas, lui aussi inscrit dans la même école. Leur duo se transforme rapidement en trio avec Kate, une fantasque écossaise. Tous trois doivent faire front face aux critiques qui les traitent de simple copistes et devront questionner ce qu’est la création.

J’avais adoré « Naissance d’une pont » et « Réparer les vivants », à la suite de ces deux lectures, je pensais pouvoir suivre Maylis de Kerangal dans toutes ses aventures littéraires. Malheureusement, je ressors de « Un monde à portée de main » un peu déçue. J’ai pourtant retrouvé dans ce roman la splendide langue de l’auteure, précise, ciselée. Comme dans ces deux précédents romans, elle a choisi d’explorer une technique, celle de la peinture en trompe-l’œil. Son roman est très documenté, Maylis de Kerangal aime à employer le mot juste pour chaque geste, chaque matière. C’est autant un plaisir de la langue qu’une volonté de sonner juste, d’être dans le concret du métier. D’ailleurs, la partie consacrée à l’apprentissage de Paula m’a beaucoup plu. L’excitation du nouvel apprentissage, la quête commune de la perfection sont très bien rendues. La phrase est vibrante, elle nous entraîne dans la fièvre créatrice de Paula et de ses deux compères.

Par la suite, je trouve que l’on perd totalement Paula. Elle disparait sous l’enchaînement des contrats qu’elle doit trouver après l’obtention de son diplôme. La vie quotidienne sur les plateaux de Cinecittà est, par exemple, très détaillée mais Paula devient une silhouette dans toute cette partie. Malheureusement, cela ne s’arrange pas dans la dernière partie. Paula est engagée pour travailler sur le fac-similé de la grotte de Lascaux. Là, l’héroïne disparaît complètement au profit de l’histoire de la grotte, de sa découverte aux fac-similés. Outre le fait que cette histoire est bien connue, qu’apporte-t-elle au récit de Maylis de Kerangal ? A mon sens, rien, elle ne fait que nous éloigner encore un peu plus de Paula. Et c’est fort dommage car l’idée de la peinture en trompe-l’œil posait des questions intéressantes sur la création.

Après deux coups de cœur, j’attendais beaucoup du nouveau roman de Maylis de Kerangal. Même si j’ai lu « Un monde à portée de main » sans déplaisir, je n’ai pas ressenti le même enthousiasme que pour les précédents romans. La langue est là, le sujet est intéressant mais on perd de vue l’héroïne au fur et à mesure de la lecture et le roman perd de son intérêt. Rendez-vous manqué pour cette fois.

Merci à Rakuten et aux matchs littéraires pour cette lecture.

 

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La vraie vie de Adeline Dieudonné

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« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et de celle des cadavres. » C’est ainsi que débute le récit de la jeune narratrice de dix ans qui vit dans un lotissement morose. Les cadavres, ce sont des animaux tués par le père et qui font sa fierté. La mère est transparente, une amibe, craintive et soumise à un mari régulièrement violent. La narratrice se donne pour mission de préserver son petit frère de ce quotidien sombre. Elle l’emmène dans une décharge de voitures où il s’amusent au volant, chez Monica, une voisine fantasque, qui invente des histoires. Et puis, il y a les premières notes de la valse des fleurs du Casse-noisette de Tchaïkovski, jouées par la camionnette du marchand de glaces. Malheureusement, un accident brutal vient tout remettre en cause. Gilles, qui y assiste avec sa sœur, se renferme, devient taciturne et ne sourit plus. Sa grande sœur voudrait pouvoir revenir en arrière, effacer l’accident pour retrouver le rire de son frère. Elle se plonge alors dans des recherches pour fabriquer une machine à remonter le temps.

« La vraie vie », premier roman d’Adeline Dieudonné, est à la fois un conte et un roman d’apprentissage. Le livre a toutes les caractéristiques des contes cruels : un ogre inquiétant, une forêt mystérieuse, deux enfants perdus qui doivent se débrouiller tout seuls. Le récit de la narratrice ressemble à un cauchemar oppressant. Elle l’imagine ainsi car elle pense pouvoir reprendre le cour de la « vraie vie » grâce à sa machine à remonter le temps et revenir au moment où Gilles riait encore.

Mais « La vraie vie » est aussi un roman d’apprentissage très réaliste. Le rêve de la narratrice va la plonger dans les lois de la physique, elle découvre l’incroyable destin de Marie Curie et elle se met à la vénérer. Elle va commencer à ressentir les prémices de la puberté : un corps qui change et qui la transforme en proie. Mais, il lui fait également ressentir ses premiers émois auprès du voisin, ancien champion de karaté. La narratrice prend conscience également qu’elle peut influer sur le cour de sa vie, qu’elle peut ne pas devenir une amibe comme sa mère. Elle apprend d’ailleurs à mieux connaître cette dernière. Le chemin vers l’âge adulte est pavé d’épreuves, celles que devra subir la narratrice seront terribles. Elle aura à choisir entre la faiblesse ou la force.

« La vraie vie » est un roman noir, très noir. Un conte terrifiant où la tension grandit au fil des pages. Adeline Dieudonné, qui a reçu le prix Fnac, maîtrise parfaitement sa narration et dresse le magnifique portrait d’une enfant pugnace et pleine de ressources. Un premier roman fort et original.

Avec toutes mes sympathies de Olivia de Lamberterie

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J’ai toujours trouvé courageux les critiques littéraires qui se lançaient dans l’écriture d’un livre. Il n’est jamais évident de se retrouver de l’autre côté du miroir. Ça l’est d’autant moins lorsque l’on écrit un livre aussi personnel que « Avec toutes mes sympathies ». Olivia de Lamberterie a ressenti la nécessité de prendre la plume suite au suicide de son frère cadet Alexandre en 2015 à Montréal où il vivait avec sa femme et ses enfants.

La douleur et l’incompréhension ne diminuant pas, Olivia de Lamberterie tente de comprendre le geste de son frère et lui rend un hommage vibrant. Alexandre était un homme flamboyant, surprenant, drôle. Sa vie semblait une parfaite réussite sur le plan personnel et professionnel. Mais Olivia de Lamberterie explique que dans leur famille, les émotions et les sentiments ne s’expriment pas au grand jour. Il faut se créer une carapace de politesse à présenter aux autres. Au fil du temps, cette façade se fissure et la mélancolie gagne du terrain. L’auteure est également menacée par la dépression dont elle réussit à sortir. Pourquoi Alexandre n’a-t-il pas connu le même sort ? Quelqu’un, quelque chose aurait-il pu le retenir ? « Et là, c’est à moi de crever le mystère. J’écris pour chérir mon frère mort. J’écris pour imprimer sur une page blanche son sourire lumineux et son dernier cri. Pour dire ce crime dont il est à la fois la victime et le coupable. A moins que nous ne soyons tous coupables, nous qui n’avons pas su l’empêcher, ou tous victimes, nous qui ne vivrons plus qu’à demi. Mais je ne crois pas qu’on empêche les gars de son espèce désespérée de se suicider. Est-ce un service à leur rendre ? C’est une vraie putain de question. » 

Mais le livre de Olivia de Lamberterie n’est pas un tombeau. Malgré l’absence terrible, le récit est lumineux parce qu’Alexandre l’était. L’auteure veut inventer une « manière joyeuse d’être triste ». Elle crée de nouveaux rituels pour cette vie sans son frère comme ce premier Noël après son suicide où tout le monde se déguise car il adorait ça. La douleur vive ne doit pas empêcher la joie, garder Alexandre vivant en soi ne doit pas empêcher de savourer la vie. « Pour le première fois depuis le 14 octobre, j’éprouve le sentiment que la douleur logée à jamais dans nos organes est capable aussi de teinter la joie retrouvée d’une intensité inédite. Nous rions aux étoiles, nous dansons, le vertige est proche, mais nous sommes debout parmi les debout. Nous ne sommes plus tristes à en mourir, juste tristes, à en vivre. On s’habitue au couteau planté dans les tripes. »  La dernière phrase du livre, que je vous laisse découvrir, éclaire le lecteur d’espoir et de réconfort.

« Où es-tu, mon frère » scande Olivia de Lamberterie durant son récit. Il est là entre les pages du livre, dans chaque mot choisi avec une grande justesse ;  Olivia de Lamberterie le fait revivre, le partage avec ses lecteurs. Émouvant, délicat, drôle, « Avec toutes mes sympathies » réussit à nous faire passer par de nombreuses émotions et nous touche infiniment.

Merci aux éditions Stock pour cette lecture.

Capitaine d’Adrien Bosc

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Le 24 mars 1941, le cargo « Capitaine Paul Lemerle » quitte le port de Marseille. A son bord, les réprouvés de Vichy, les exilés de l’Europe de l’Est, des juifs, des républicains espagnols. Les passagers tentent de rejoindre une terre d’asile : New York, le Mexique. Sur le pont du bateau se croisent des anonymes et des grands noms de la culture européenne : André Breton, Claude Levi-Strauss, le peintre Wifredo Lam, la photographe Germain Krull, le peintre André Masson, la romancière Anna Seghers ou le communiste anti-stalinien Victor Serge. La vie sur le bateau s’organise avec des cycles de conférences sur le pont, des répartitions par classes sociales, par intérêt. Tout se passe relativement bien jusqu’à l’escale en Martinique. Les passagers retrouvèrent ce qu’ils avaient voulu fuir : la France de Vichy. Ils sont tous débarqués et emmenés dans des camps de rétention. La municipalité fait du zèle. Sur l’île, quelques intellectuels résistent comme Aimée Césaire et sa femme  qui sont à la tête d’une revue. Le périple du capitaine Paul Lemerle n’est pas de tout repos.

En 2014, Adrien Bosc évoquait les vies de passagers de l’avion transatlantique Constellation qui s’écrasa en 1949 avec quarante huit personnes à son bord dont Marcel Cerdan. L’écrivain aime nous conter des trajets et des trajectoires entre histoire et fiction. Il s’infiltre dans les blancs laissés par l’Histoire pour redonner vie aux passagers du cargo. Le point de départ de ce livre est la photo en couverture où l’on voit Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, la femme d’André Breton, et Victor Serge parmi des inconnus. Le voyage est très peu documenté au niveau photographique malgré la présence de Germaine Krull. Adrien Bosc s’est longuement documenté avant d’écrire cette odyssée de l’élite intellectuelle européenne. Son livre est un journal de bord qui nous fait découvrir le quotidien sur le bateau. Il est parsemé de textes écrits par les passagers comme ceux de Victor Serge ou les lettres échangées entre Breton et Levi-Strauss durant la traversée. Les deux hommes réfléchissent au statut d’œuvre d’art du document, comme une mise en abîme du présent livre. « Capitaine » est donc constitué de fragments qui évoquent pour l’auteur « l’esthétique du collage » chère aux surréalistes. « Capitaine » ne se livre donc pas facilement pour cette raison mais également parce qu’il est diablement érudit. La lecture est moins fluide que dans « Constellation ». Le propos est ambitieux, il nous montre, sous un autre angle, le rejet de la culture par le régime de Vichy. « Capitaine » est un livre exigeant qui demande beaucoup à ses lecteurs mais qui vaut le voyage.

« Capitaine » est mon premier roman de la rentrée littéraire ; j’avais beaucoup aimé « Constellation », le précédent livre d’Adrien Bosc. Moins fluide, plus exigeant, ce livre, entre document et roman, brosse l’exode de l’intelligentsia de la culture européenne en 1941.

Platine de Régine Detambel

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Dans un roman aussi bref que la vie de son héroïne, Régine Detambel nous raconte la destinée foudroyée de la première blonde sex-symbol d’Hollywood : Jean Harlow (1911-1937). Cette dernière sera le modèle de Marilyn Monroe. « Platine » est avant tout l’histoire d’un corps qui sera tour à tour adulé et maltraité.

Jean Harlow, née Harlean Carpenter, a un physique exceptionnel. Sa blondeur, à la la limite de la blancheur, éblouit. Sa poitrine parfaite suscite le désir. La jeune femme est attirée par le cinéma qui ne pourra lui résister. C’est Howard Hughes qui lance la fusée sensuelle dans « Les anges de l’enfer ». Elle signe un contrat avec la MGM et passe de son étouffante mère à l’ogre Louis B. Mayer. Les actrices à l’époque doivent correspondre à une image bien précise, leurs corps sont travaillés pour être plus que parfaits. Mayer veut faire rêver les américains, le cinéma est pour lui un pur divertissement. « Divertissement et parfum de bonheur, ni plus ni moins, la MGM alignait donc les perles d’un monde de rêve, maisons de campagne au clair de lune, salles de bains luxueuses, hommes et femmes toujours habillés pour dîner, avec bijoux et nœuds papillons. (…) Alors il montrait des femmes, des femmes belles, jeunes, blanches, des femmes immaculées comme un tapis de laine angora, rien ne devait pouvoir obombrer la beauté de ses stars. » Le corps de Jean Harlow appartient à la MGM, elle n’ait pas censé épouser quelqu’un sans l’aval de Meyer, dans les interviews, elle récite son texte. Mais Jean n’en fait qu’à sa tête et épouse qui elle veut. Elle est pourtant toujours rattrapée par Louis B. Mayer. Lorsque son premier mari se suicide, ce n’est pas la police que l’on appelle mais le producteur. celui-ci arrange les choses, invente une histoire qui n’abimera pas l’image de sa star. C’est ce premier mari qui blessa à mort Jean Harlow sans le savoir ; Paul Bern battit sa femme lors de leur nuit de noces notamment aux reins.

Le corps de Jean Harlow doit pourtant tenir le coup. Les tournages à l’époque s’enchainent à une allure folle, les actrices travaillent souvent quatorze heures d’affilée. Peu à peu, Jean s’épuise, les cystites s’enchainent. Le corps glorieux de l’actrice devient un corps souffrant, maltraité par Hollywood et par sa mère. Celle-ci fait partie de la science chrétienne qui considère que les maladies n’existent pas. Jean Harlow n’est donc pas soignée. Régine Detambel s’attarde sur le tournage de son dernier film « Saratoga » avec Clark Gable. Ce film, plus proche du navet qu’autre chose, est, selon l’auteur, un reportage sur la douleur, sur un corps qui abdique. Clark gable soutient physiquement Jean Harlow qui tient à peine debout. Elle ne termina pas le film et mourra à l’âge de 26 ans d’urémie. Ce corps admiré, désiré, sublimé par la caméra aura raison de Jean Harlow. Régine Detambel raconte avec beaucoup d’empathie l’histoire de cette jeune femme dépossédée de son corps, dominée par sa mère puis par le système hollywoodien.

« Platine » raconte avec concision et un style clinique le destin foudroyé en pleine gloire de Jean Harlow, jeune femme écrasée par sa mère et la domination des producteurs de l’âge d’or hollywoodien.

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La mille et deuxième nuit de Carole Geneix

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Peu avant le voyage inaugural du Titanic, le couturier Paul Poiret envoie des invitations pour la soirée de lancement de son premier parfum. La fête, intitulée « La mille et deuxième nuit », sera placée sous le signe de l’Orient. Parmi les invités se trouve la fantasque et sulfureuse comtesse russe Svetlana Slavskaïa. Elle vient accompagnée de son secrétaire particulier, Dimitri Ostrov. Ce divin jeune juif a fui la Russie Bolchevik et est particulièrement intimidé par son entrée dans le monde. La fête est une totale réussite, décadente à souhait ! Malheureusement, elle s’achève dans le sang. Dimitri découvre le corps sans vie de sa chère comtesse. Il devient, pour la police, le premier suspect.

« La mille et deuxième nuit » est le premier roman policier de Carole Geneix. Le point fort du livre est son contexte historique. Nous sommes en 1912, juste avant que l’Europe ne s’embrase. Carole Geneix rend parfaitement l’ambiance de la Belle Epoque, son extravagance et son insouciance. Elle montre les signes avant-coureurs du conflit à travers certains personnages comme celui du fils de la comtesse. L’idée de mettre au centre du livre, le couturier Paul Poiret est également excellente. C’est un personnage extrêmement intéressant. Il était un précurseur de la mode et a notamment libérer les femmes du corset. Il formait avec sa femme Denise un couple en vogue et admiré. Les fêtes de Poiret étaient flamboyantes, originales. Il a travaillé avec Diaghilev et Nijinski qui sont tous les deux évoqués dans le roman. La carrière de Paul Poiret ne va pourtant pas survivre à la première guerre mondiale. L’évocation de ce personnage est vraiment réussie dans le roman.

Carole Geneix utilise les codes des romans populaires de l’époque. Son policier est fait de rebondissements, la langue est imagée et le roman est plaisant à lire. Mais il a aussi les défauts de ses qualités. C’est un divertissement plaisant mais qui va certainement s’oublier très vite notamment du point de vue de son intrigue.

« La mille et deuxième nuit » est un premier roman policier dont l’atmosphère Belle Epoque est particulièrement bien rendue et dont la lecture est tout à fait divertissante.

Ces extravagantes sœurs Mitford de Annick Le Floc’hmoan

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La biographie de Annick Le Floc’hmoan sur les sœurs Mitford est absolument captivante. Elle est extrêmement fouillée, détaillée et documentée. Il est vrai que les six sœurs ont beaucoup écrit sur leurs vies, leur famille et ont eu une correspondance abondante.

Les destinées des sœurs Mitford sont intimement liées à l’Histoire, elles grandissent à une époque extrêmement riche en événements avec les deux guerres mondiales, la crise financière, la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, etc… Passionnées, extravagantes, elles réagissent à ces événements de manière jusquauboutiste et souvent à l’opposé les unes des autres. Unity (conçue à Svastika au Canada, ça ne s’invente pas !) s’engage auprès des fascistes et devient une groupie fanatique de Hitler qu’elle rencontre à de nombreuses reprises. Diana épouse Oswald Mosley, le fondateur du parti fasciste anglais. A l’opposé, il y a Jessica qui économise de l’argent pour fuguer en Espagne avec son futur mari pour aider les républicains. Toute sa vie, Jessica reste du côté des plus démunis, de ceux qui subissent des injustices. Sa vie est exemplaire de par son engagement, sa force de conviction. Chacune des six sœurs se veut anticonformiste, originale vis-à-vis de son milieu social. Leurs vies semblent au départ se faire en réaction à l’aristocratie à laquelle elles appartiennent. Mais seule Jessica va jusqu’au bout de son rejet de son milieu. Nancy, très ambiguë et cynique, reste très attachée à son rang et se passionne pour la monarchie française du XVIIIème siècle (elle écrit une biographie de Madame de Pompadour). Diana, malgré le scandale de son divorce avec son premier mari, est très attachée à son image, à sa place dans le monde. Deborah devient, grâce à son mariage, duchesse de Devonshire. Les sœurs Mitford m’ont semblé être la parfaite incarnation de l’aristocratie anglaise dans ses travers (cette classe soutenait au départ Hitler et voulait éviter la guerre) et dans son côté fantasque.

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Et finalement, la biographie des sœurs Mitford est aussi celle de l’agonie de l’aristocratie anglaise : »Le déclin de l’aristocratie britannique a été lent, sans coup d’état ni effusion de sang, effectué avec les seules armes du vote et de la démocratie. Et dans cet après-guerre, l’ère de l’homme ordinaire commence. L' »ère de la médiocrité, diront ceux dont c’est la défaite. Les grandes maisons où s’affairaient des nuées de domestiques ne sont plus qu’un souvenir. Réquisitionnés pour le travail de guerre, les femmes de chambre et les valets ont quitté les manoirs au début du conflit. (…)Leurs fortunes écornées, les nobles vendent leurs châteaux aux nouvelles fortunes, aux champions du commerce et bientôt  aux stars de l’industrie du spectacle. Pour ceux qui, comme les Redesdale (David Mitford, le père, porte le titre de Lord Redesdale), assistent à la fin de leur monde, c’est un crève-cœur. » Cet aspect de la vie des sœurs Mitford est un des points de vue les plus intéressants de la biographie de Annick Le Floc’hmoan. Mais je pourrais en aborder tant d’autres. Nancy pourrait être, à elle seule, le sujet d’un billet tant sa personnalité est complexe et tant elle s’est inspirée de sa vie, de sa famille pour écrire ses romans.

La lecture de « ces extravagantes sœurs Mitford » m’a enthousiasmée. Cette biographie est d’une grande richesse et la famille Mitford est un sujet absolument passionnant. J’en recommande donc la lecture d’autant plus qu’elle se lit comme un roman.

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