Tu sais ce qu’on raconte… de Gilles Rochier et Daniel Casanave

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Tu sais ce qu’on raconte, le môme Gabory est de retour en ville. C’est ainsi que débute la rumeur. Chacun pense l’avoir vu. Chacun a un avis sur la raison qui l’a fait partir : un accident de la route qui a coûté la vie à une adolescente. Le fils Gabory est-il responsable ou non ? Que revient-il faire alors que sa famille n’habite plus dans la région ? Les questions se multiplient, la rumeur enfle, la tension monte de plus en plus.

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« Tu sais ce qu’on raconte… » est une formidable bande-dessinée qui démonte le mécanisme de la rumeur. L’excellente idée de cette BD est de faire parler les habitants de la ville d’une seule et même voix. Chaque propos d’un habitant poursuit ou rebondit sur ce qu’a dit le précédent. Chacun a un avis définitif sur la question et tient à l’exprimer aux autres même s’il ne connaît rien à l’affaire. Les propos contradictoires montrent à quel point la rumeur est alimentée par les fantasmes, les peurs, les aigreurs des uns et des autres. La rumeur prend la place de la vérité et emporte tout sur son passage. Les protagonistes de l’affaire ne sont plus là mais qu’importe, cela n’empêche personne de parler. C’est d’autant plus symptomatique dans une petite ville de province. Tous les habitants se connaissent plus ou moins. Chacun pense connaître la vie de ses voisins.

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Avec une palette de tons réduits et un dessin rapide, « Tu sais ce qu’on raconte… » fait mouche. La tension monte progressivement et nous tient en haleine. La bande-dessinée se lit rapidement, trop même car j’aurais aimé qu’elle dure plus longtemps tant son ton est juste.

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Bâtard de Max de Radiguès

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L’histoire débute dans un snack où April vient acheter des tacos pour elle et son fils Eugene. Mais un homme dans la file d’attente la reconnaît et l’appelle « May ». April fuit le snack pour retrouver son fils dans un motel où ils se sont installés. Il faut faire les bagages et décamper dare-dare. April et Eugene sont recherchés par la police de plusieurs états. Ils ont en effet participé à un braquage d’envergure : cinquante-deux banques à la même heure le même jour. Mais il semble que la police n’est pas la seule à poursuivre la jeune femme. L’un des braqueurs semble vouloir garder l’ensemble du butin pour lui seul et élimine tous les autres. Commence alors une cavale pour April et Eugene qui doivent sauver leur peau.

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« Bâtard » est une bande-dessinée en format poche au dessin épuré et tout en noir et blanc. J’ai beaucoup apprécié le contraste entre la douceur du dessin, tout en aplats, et la violence de ce qu’il raconte. April et Eugene sont poursuivis par des hommes dangereux, qui ont comme seul but de les tuer. April n’hésite d’ailleurs pas utiliser cette même violence pour se défendre. Elle s’avère assez extrémiste. Max de Radiguès nous donne à lire une bande-dessinée rythmée, extrêmement fluide à lire. Il utilise des principes assez cinématographiques avec des gros plans, des dessins qui occupent une double-page. Cela donne des moments d’accélération à son intrigue.

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Même si « Bâtard » est bel et bien un polar, Max de Radiguès n’a pas oublié de traiter la psychologie de ses personnages. La relation entre April et Eugene est au cœur de la bande-dessinée et elle s’avérera complexe et très étrange. Je me suis très rapidement attachée à ces deux personnages au parcours cabossé.

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« Bâtard » est une bande-dessinée très prenante, très bien rythmée et dont l’intrigue est parfaitement construite.

 

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La loterie de Miles Hyman

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Le soir du 26 juin, à l’arrière d’une boutique, se prépare le rituel du lendemain. Une grande urne est exhumée et remplie, par deux hommes, de morceaux de papier blanc pliés en deux. Sur l’un d’eux est dessiné un rond noir. Depuis des lustres, dans ce village de l’Amérique rurale, a lieu le 27 juin le tirage d’une loterie. C’est une cérémonie qui perdure à travers le temps. Certes, l’incantation de début de cérémonie ou le salut rituel n’existent plus. Mais l’essentiel a été sauvegardé : le tirage au sort. Tessie Hutchinson aurait presque oublié que le jour de la loterie était venu. Elle profite du calme de la maison, prend un bain avant de comprendre. Et cette journée va changer sa vie. Les trois cents habitants sont réunis devant l’urne. Chaque homme, représentant sa famille, tire un morceau de papier. C’est Bill, le mari de Tessie, qui tire celui marqué d’un rond noir. L’ensemble de sa famille doit ensuite piocher à nouveau dans l’urne. Le papier au rond noir est remis en jeu. Qui va être le gagnant de cette année ?

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Miles Hyman est le petit-fils de Shirley Jackson. Celle-ci écrivit la nouvelle « La loterie » en 1948 et elle fut publiée dans The New york Magazine. Le texte provoqua un véritable tollé. Shirley Jackson fut obligée de changer de boîte aux lettres tant elle recevait de plaintes de ses lecteurs ! Il est vrai que l’histoire racontée est des plus dérangeantes. Elle décrit le quotidien paisible d’un village des Etats-Unis dans les années 50. Celui-ci semble sans problème et chacun connaît tout le monde. Le terrible et inattendu final de « La loterie » questionne en fait le mal ordinaire, celui que chacun porte en soi. Pas étonnant, dès lors, que certains se soient offusqués d’une pareille intrigue qui révélait les pires instincts de l’âme humaine et entachait l’image de l’Amérique d’après-guerre.

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Miles Hyman a produit une adaptation remarquable de ce texte. Ses dessins sont très cinématographiques, certaines pages ou cases m’ont évoqué le travail de Edward Hooper. Le dessinateur joue avec la structure de ses pages, ses découpages varient d’une page à l’autre. Très peu de textes, de paroles complètent les images, ce qui donne un côté épuré à cette bande dessinée. Mais cela crée également une ambiance inquiétante qui va crescendo avec quelques indices du drame à venir disséminés au fil des pages. Le dessin joue beaucoup avec les contrastes d’ombre et de lumière. Les expressions des visages des personnages sont très marquées. Le rituel, qui semble au départ anodin, gagne en gravité au fur et à mesure qu’il se déroule. Le silence, la dureté des visages finissent par nous glacer le sang.

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« La loterie » est une bande dessinée très réussie mettant en images une nouvelle cauchemardesque de Shirley Jackson.

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L’été Diabolik de Smolderen et Clerisse

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A l’été 1967, Antoine a quinze ans. Il est en vacances avec son père ; sa mère et sa sœur sont parties en Irlande. Le jeune adolescent est laissé assez libre ce qui lui permet de lier connaissance avec un nouvel ami Erik avec qui il partage la passion du tennis. Par l’intermédiaire de son père, Antoine est invité dans une villa luxueuse et y rencontre Joan, une jeune américaine. Un été lumineux où notre héros connaitra ses premiers plaisirs sensuels et les effets surprenants de la drogue. Malheureusement pour Antoine, cet été sera aussi celui de la disparition de son père. Celle-ci fut précédée d’évènements bizarres et inexplicables. Cet été 1967 hantera Antoine pendant des années, jusqu’à ce qu’il finisse par comprendre ce qui se tramait réellement.

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La bande-dessinée de Smolderen et Clerisse a gagné cette année le 5ème prix BD Fnac et elle a également été sélectionnée pour le prix SNCF du polar 2017. Bien entendu, l’histoire qui nous est racontée est un polar, Antoine cherche à élucider la disparition soudaine de son père. Mais elle n’est pas que ça. « L’été Diabolik » est également un récit initiatique, où les évènements poussent Antoine vers l’âge adulte, et une histoire d’espionnage. La bande-dessinée est parsemée de courses-poursuites, de bagarres, de découvertes surprenantes et d’un personnage maléfique et masqué. Smolderen et Clerisse évoque Diabolik, une sorte de Fantomas italien dont les aventures étaient extrêmement populaires dans les années 60. Leurs références culturelles ne s’arrêtent néanmoins pas là et elle symbolisent parfaitement la fin des 60’s : James Bond, Andy Warhol, Monsieur Hulot, etc…

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J’ai tout particulièrement apprécié le changement de couleurs en fonction des époques. L’été 67 est une explosion de couleurs psychédéliques. C’est l’adolescence d’Antoine, le moment des découvertes : la liberté sexuelle et le pouvoir des drogues qui illustrent bien l’ambiance de la fin des 60’s. On retrouve Antoine vingt ans après les faits, il a écrit un livre sur son père. C’est l’automne, l’innocence a passé et les couleurs sont plus sombres et seules quelques teintes apparaissent : beige, rouge, bleu, noir.

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« L’été Diabolik » m’a séduite par son splendide graphisme, son choix de couleurs mais aussi par son histoire, où s’entrelacent différents genres, et qui est particulièrement bien menée.

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Merci au Prix SNCF du polar pour cette découverte.

Culottées, tome 1 de Pénélope Bagieu

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Pénélope Bagieu nous propose, dans ce premier tome de « Culottées », quinze portraits de femmes hors du commun. Ces portraits avaient été pré-publiés sur un blog avant de paraître en volume.

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Chaque portrait occupe une dizaine de pages et montre les moments marquants dans la vie de ces femmes de caractère. Pénélope Bagieu souligne le courage de ces femmes capables à travers les siècles, les pays de dépasser les clivages et d’imposer leur volonté.

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Il y a des femmes célèbres comme Joséphine Baker, Margaret Hamilton qui jouait la méchante sorcière de l’Ouest dans « Le magicien d’Oz » ou Tove Jansson créatrice des Moumines. Les autres sont des inconnues que Pénélope Bagieu met en lumière : certaines dépassent les interdits comme Josephina Van Gorkum, jeune femme catholique qui en 1842 épouse un protestant ; d’autres savent surmonter leurs handicaps comme Clémentine Delait, la femme à barbe ou Annette Kellerman atteinte de la polio et qui devient nageuse, d’autres mènent des combats politiques comme Las Mariposas, des sœurs luttant contre la dictature de Trujillo ; d’autres enfin veulent la même place que les hommes comme Lozen, guerrière et chamane apache ou Wu Zetian qui deveint impératrice de Chine en 690.

C’est toujours avec beaucoup d’humour et un trait vif que Pénélope Bagieu nous présente ces destins de femmes exceptionnelles. Son propos féministe montre que le genre ne doit pas être un frein à la destinée des femmes. A la fin de chaque portrait, Pénélope Bagieu nous offre de superbes dessins peints en double page pour magnifier chaque femme. Merci à elle d’avoir exhumé les vies de ces femmes vraiment culottées !

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Suite française – Tempête de juin de Emmanuel Moynot

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Juin 1940, la capitulation de la France provoque un exode massif vers la zone libre. Le destin de plusieurs familles se croisent : les Péricand, grands bourgeois catholiques dont l’aîné des enfants aimerait s’engager ; les Corte, Gabriel un écrivain sur le déclin et sa maîtresse, l’abbé Philippe Péricand qui doit accompagner les petits repentis du XVIème sur les routes de France ; les Michaud qui doivent se débrouiller pour retrouver à Tours leur patron, le banquier Corbin. Sur les routes se révèlent les caractères des uns et des autres. La lâcheté, l’égoïsme, la violence, la misère, la faim, le désespoir accompagnent l’exode des personnages. Tous les milieux sociaux se mélangent, les points de repère sont abolis. Chacun doit sauver sa peau.

On se souvient du destin incroyable du dernier roman écrit par Irène Nemirovsky et qui a reçu le prix Renaudot à titre posthume. Emmanuel Moynot adapte le premier volet du roman intitulé « tempête de juin ». Le dessinateur a gardé la composition  chorale du roman, on suit successivement la destinée de chaque famille. On retrouve bien également le ton d’Irène Nemirovsky qui décrivait avec réalisme et ironie, la vilenie, la bassesse de ses contemporains. La vérité des caractères est mise à nu lorsque l’urgence, le danger se présentent.

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Le trait d’Emmanuel Moynot n’est pas sans évoquer celui de Tardi. Il choisit, pour dessiner cette histoire, le noir et blanc, le gris pour montrer l’incertitude de la période historique. Les heures sont graves et le dessin l’est aussi.

Le roman d’Irène Nemirovsky est respecté, il se prêtait d’ailleurs parfaitement à une adaptation en bande-dessinée. Le graphisme, aux traits rapides et en noir et blanc, souligne l’urgence et la noirceur de ce moment de notre Histoire.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

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Juliette de Camille Jourdy

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Juliette est de retour chez son père. Elle vit à Paris mais avait besoin de changer d’air. Elle se réinstalle dans sa chambre et elle ne sait pas pour combien de temps. Elle écoute régulièrement son pouls qui lui semble irrégulier, dort mal. Sa sœur aînée, Marylou, est restée dans leur ville de province. Elle est mariée, a deux enfants mais elle s’ennuie. Pour égayer son quotidien, elle a pris un amant qui tient un magasin de déguisements. Celui-ci vient la surprendre dans son jardin habillé en ours, en fantôme, etc… Les parents des deux sœurs ont divorcé depuis longtemps. Le père est resté seul, la mère change sans cesse de compagnons qui sont de plus en plus jeunes. Un environnement pas forcément très reposant pour l’angoissée Juliette !

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J’ai retrouvé avec grand plaisir Camille Jourdy dont j’avais particulièrement aimé la bande-dessinée précédente « Rosalie Blum » (son adaptation au cinéma était également très réussie). Camille Jourdy décrit une petite ville de province, pavillonnaire, de manière réaliste, très détaillée. Elle se penche sur la vie quotidienne de la famille de Juliette avec une infinie tendresse et une grande sensibilité. L’album montre un moment de doute dans la vie de son héroïne, elle s’interroge sur le sens à donner à sa vie et son retour aux sources va lui révéler un secret de famille. Des non-dits, des regrets, des petites jalousies, des petits riens parfois insignifiants qui font tout le sel de cet album et donnent de l’épaisseur aux personnages de Camille Jourdy. Le retour de Juliette permettra aux membres de la famille de s’expliquer, de régler certains comptes. Et puis, il y a Polux… un quadragénaire qui passe son temps au café pour oublier qu’il est seul et qui redonnera le sourire à Juliette.

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Les images de l’auteur sont très colorées, très joyeuses, complètement à l’opposé de la morosité de Juliette. Dans l’album, il y a de pleines pages peintes à la gouache, qui sont de véritables petits bijoux, des respirations entre les pages. Le quotidien est sublimé par le trait simple de Camille Jourdy.

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Mélange de mélancolie, de douceur et d’humour, « Juliette » est un roman graphique particulièrement réussi aux personnages attachants. C’est délicat, subtil et touchant.