Mères, filles. Sept générations de Juliet Nicholson

978-2-267-03238-3g

« Mères, filles. Sept générations » est la saga de la famille Sackville-West au travers des destinées des femmes. En écrivant ce livre, Juliet Nicholson, petite-fille de Vita Sackville-West, s’inscrit dans une tradition familiale : « Coucher sa vie sur le papier est de tradition ancienne dans notre famille. Mon arrière-grand-mère Victoria tint un journal et rédigea un recueil de souvenirs ; sa fille, ma grand-mère Vita, écrivit plusieurs livres sur ses aînées, dont une biographie commune de ses mère et aïeule, où elle inséra des souvenirs de ses jeunes années. De plus, elle utilisa (à peine travestie) son expérience autobiographique dans ses romans. Mon père consacra une grande partie de sa vie professionnelle à écrire sur sa famille et à mettre en forme des livres écrits par des proches, ajoutant un portrait du mariage de ses parents aux mémoires inédits de sa mère. »

Juliet Nicholson nous présente son arbre généalogique féminin par ordre chronologique. On débute donc avec la flamboyante Pepita dans le Malaga du XIXème siècle, pour ensuite découvrir la vie de Victoria entre l’Angleterre et les États-Unis, puis celle de l’originale Vita pour terminer avec la mélancolique Philippa, la mère de l’auteure. Cette dernière sert de pivot entre les aïeules, ses filles et sa petite-fille.

A travers le récit des vies des femmes de sa famille, Juliet Nicholson s’interroge sur les notions de filiation et sur les schémas qui ont pu influer sur sa propre destinée. On constate que les femmes sont souvent prises au piège du rôle social qu’on leur impose  (Pepita ne pourra jamais épouser son amant et père de ses enfants, Victoria devra compenser l’absence de sa mère auprès de son père, etc…). Les maris ne sont bien souvent pas à la hauteur du fort caractère de leurs femmes et de leur envie d’indépendance (Philippa totalement délaissée par Nigel Nicholson souffrira terriblement de sa solitude). En revanche, les hommes de la famille sont exemplaires avec leurs enfants et sont de véritables piliers pour eux.

Ce qui se détache également du livre, c’est le fort attachement des femmes pour les lieux où elles vivent : Knole et ensuite Sissinghurst à partir de Vita , celle-ci étant la seule fille du couple Victoria/Lionel Sackville-West, Knole revient à une autre branche de la famille. Ces propriétés sont les liens qui relient les générations entre elles et elles deviennent des lieux de mémoire.

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« Mères, filles. Sept générations » nous offre de magnifiques portraits de femmes, toutes attachantes et singulières. Mon seul regret tient au fait que les portraits des aïeules sont trop courts, elles sont tellement intéressantes que l’on aimerait les côtoyer plus longuement.

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Le château de Edward Carey

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« Le répugnant et le malodorant, le brisé, le fêlé, le rouillé, l’usé, l’endommagé, le puant, le laid, le toxique et l’inutile, nous les aimions tous, avec quel amour nous les aimions ! Il n’est pas plus grand amour que celui des Ferrayor pour les rebuts. Tout ce que nous possédons est grisâtre et terreux, poussiéreux et malodorant. Nous sommes les rois de la pourriture et de la moisissure. Je pense que nous les possédons -oui, vraiment. Nous sommes les nababs de la putréfaction. »  Le château de la famille Ferrayor s’élève effectivement sur un monticule de détritus. Depuis des générations, la famille s’occupe des ordures de Londres. Le château abrite tous les membres de la famille. Chacun, à sa naissance, a reçu un objet qu’il ne doit pas quitter. Les problèmes de la famille commencent le jour où tante Rosamund perd sa précieuse poignée de porte. Clod, l’un de ses neveux, est appelé pour la retrouver. Celui-ci a en effet un talent étonnant, il entend parler les objets de naissance et peut donc les localiser. Chaque objet répète sans cesse un nom. La bonde de Clod se nomme James Henry Hayward. En recherchant la poignée de porte de sa tante, notre jeune narrateur va faire la connaissance d’une servant recouverte de tâches de rousseur : Lucy Pennant. Leu duo va changer le cour de la vie des Ferrayors.

Attention coup de cœur ! Avec « Le château », Edward Carey crée un monde, un univers à part entière régit par des traditions strictes et qui va petit à petit être menacé par l’amitié entre Clod et Lucy. Entre la fantasy et le steampunk, ce roman m’a fortement évoqué l’univers du Gormenghast de Mervyn Peake. L’atmosphère est sombre, gothique comme en témoignent les somptueux dessins d’Edward Carey qui illustrent le roman. La destinée des enfants Ferrayor est écrite dès la naissance. Ils devront rester au château toute leur vie et à 16 ans épouser la cousine qu’on leur aura choisie. Comme le Titus d’Enfer de Peake, Clod aspire à autre chose et notamment à se libérer des carcans imposés par sa famille. Sa recherche de liberté et de justice est au cœur de ce roman mais son but risque de lui coûter bien cher.

L’écriture d’Edward Carey est formidablement cinématographique et inventive. Certaines scènes s’impriment durablement dans le cerveau du lecteur (c’était également  le cas pour la trilogie de Mervyn Peake) : la tempête de détritus qui se transforment en mer déchaînée, la révolte et l’alliance des objets, la fin du roman surprenante et terrible. Edward Carey happe son lecteur dès les premières pages et nous entraîne dans son univers foisonnant et sombre. Les descriptions du château, des personnages sont détaillées et donnent chair à cet univers incroyablement original.

Ne passez pas à côté du formidable imaginaire d’Edward Carey qui vous entraîne dans les entrailles du cauchemardesque château de la famille Ferrayor. La bonne nouvelle, c’est que le château n’est que le premier tome d’une trilogie !

Virginia Woolf et Vanessa Bell, une très intime conspiration de Jane Dunn

La biographie de Jane Dunn étudie la complexe et étroite relation entretenue tout au long de leur vie par les sœurs Stephen : Virginia et Vanessa. L’auteur étudie dans un premier temps l’enfance, terreau de leurs émotions et de leur créativité, pour ensuite étudier de grandes thématiques comme maris et sœurs ou l’art contre la vie.

Les deux sœurs ont connu une enfance parfaitement victorienne où les filles restent à la maison pendant que les garçons partent étudier en pension puis à l’université. La mort frappe très tôt les enfants Stephen. Leur mère, Julia, décède le 5 mai 1895, Vanessa a 16 ans et Virginia 13. Stella Duckworth, leur demie-sœur, prend le relais de leur mère mais décède à son tour en 1897. Face aux épreuves et la rigueur de leur éducation, les deux sœurs deviennent inséparables. Leur relation se noue autour de cet amour fusionnel mais également autour d’une concurrence, d’une jalousie. « Les souvenirs que conservait Vanessa de leurs premières années exprimaient de manière à la fois explicite et allusive une concurrence profondément enracinée entre elle et Virginia et le sentiment de comparaisons habituellement défavorables avec sa cadette. Les deux petites filles avaient dès le départ décidé de leur destin. Virginia serait écrivain, Vanessa peintre : « C’était un arrangement heureux, car il signifiait que nous allions chacune notre chemin et qu’une source de jalousie au moins disparaissait. » Cette distribution tacite des rôles devait se perpétuer à l’âge adulte et impliquer la plupart des aspects de leur vie, car aussi longtemps que chaque sœur limitait ses talents et ses intérêts à l’arène qu’elle s’était choisie, les vieilles jalousies s’atténuaient, laissant libre cours à leur affection et à leur admiration mutuelles. »

A la mort de leur père, Leslie, les enfants Stephen décident de prendre leur indépendance et s’installe dans le quartier de Bloomsbury où les amis de Cambridge de Thoby (Leonard Woolf, Lytton Strachey, Clive Bell, Roger Fry, Maynard Keynes,…) se joignent à la famille pour des discussions intellectuelles et artistiques. Les deux sœurs peuvent enfin exprimer leur talent respectif. Elles sont brillantes et passionnées. C’est grâce à l’impulsion de Vanessa que la famille s’installe à Bloomsbury, c’est elle qui coupe le cordon avec les autres membres de la famille Stephen. « Ce changement radical et libérateur initié par Vanessa et mené à terme avec fermeté, sens pratique et lucidité caractéristiques, fut un exemple parfait de l’efficacité et de la justesse de son instinct. Elle était parfaitement consciente des « fortes pressions » exercées par la famille et les vieux amis pour la dissuader de quitter la sécurité et la « respectabilité » de Kensington ou de Mayfair au profit des environs distants et décidément moins convenables de Bloomsbury. Ce genre de pression et d’interférence contribua précisément à pousser Vanessa au-delà des limites de commodité pour les visiteurs et fit entrer l’euphonique « Bloomsbury » dans le langage universel. »  C’est également Vanessa qui, en se mariant, rompit le pacte de coalition contre le monde qu’elle avait établi avec Virginia. On retrouve à l’âge adulte la même idée de séparation des compétences, des territoires pour limiter les jalousies : à Vanessa le mariage, la maternité et la sensualité (la vie sentimentale de Vanessa ne se limita pas à son mari, Roger Fry fut son mant et le fascinant Duncan Grant également), à Virginia l’esprit, l’intelligence et la réussite artistique. Cette dernière se mariera plus tard avec Leonard Woolf et ils n’auront pas d’enfants, ils se consacreront à la littérature et à leur maison d’édition, la Hogarth Press.

Vanessa Bell, bien que moins connu que sa cadette, réalisa plusieurs expositions de ses peintures, devint décoratrice et illustratrice (notamment des couvertures de livres de sa de Virginia pour la Hogarth Press). Mais elle jalousera toujours le talent, la virtuosité, le succès de sa cadette tandis que celle-ci lui enviera sa vie de famille. Mais dans la douleur ou la maladie, chacune reste le soutien indéfectible de l’autre, un appui et une force qu’elle ne trouveront chez personne d’autre.

Le livre de Jane Dunn est foisonnant, dense et extrêmement documenté. Les idées énoncées dans la biographie se répètent parfois d’un chapitre à l’autre. Mais l’auteur souligne avec beaucoup de pertinence les influences de chaque sœur sur l’oeuvre de l’autre. Son étude éclaire souvent les romans de Virginia Woolf et donne envie de les lire ou de les relire. Ce travail, à l’écriture fluide, est de grand qualité et dresse finement le portrait des sœurs Stephen et de leur entourage.

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Les filles au lion de Jessie Burton

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En 1967, Odelle, originaire de Trinidad et Tobago, est installée à Londres depuis cinq ans. Elle travaille avec son amie Cynth chez un marchand de chaussures. Mais Odelle est plus ambitieuse et se rêve écrivain. Elle candidate alors pour un poste de secrétaire dans une galerie d’art et est retenue. Elle y travaille pour Marjorie Quick avec qui elle sympathise rapidement. Odelle fait également la connaissance dans une soirée de Lawrie Scott. Ce dernier a besoin des conseils de spécialistes en peinture. Il a en effet hérité de sa mère d’un tableau mystérieux représentant deux jeunes filles et un lion. Odelle le met en relation avec Marjorie Quick. Le tableau éblouit tout ceux qui l’approchent par son audace et son originalité. Son auteur serait un certain Isaac Robles qui aurait vécu en Espagne dans les années 30. Il aurait peint peu de toiles et sa biographie est assez énigmatique. Toutes ces interrogations titillent la curiosité d’Odelle qui va tenter d’en savoir plus sur ce tableau des filles au lion.

J’avais trouvé « Miniaturiste », le premier roman de Jessie Burton, extrêmement prometteur. J’attendais donc impatiemment son deuxième roman. J’y ai retrouvé son talent de conteuse, son art de la construction et le sens de la reconstitution historique qui m’avaient séduite dans le premier roman. Jessie Burton entrelace les histoires d’Odelle en 1967 et d’Olive Schloss, jeune anglaise venue avec sa famille en Espagne en 1936. Son père est viennois, marchant d’art et il a senti le vent du fascisme arriver sur son pays. Entre la guerre d’Espagne en 1936 et le devenir des anciennes colonies de l’Empire Britannique dans les années 60, on sent une très solide documentation, une mécanique de précision sur laquelle peuvent se poser les destins romanesques des deux jeunes femmes.

Odelle et Olive évoluent pour nous en parallèle. Leurs histoires se croisent, se nouent autour du tableau des filles au lion. Toutes deux connaissent les premiers émois de l’amour. Mais surtout, toutes deux sont des artistes, des créatrices. L’une peint, l’autre écrit. Chacune se cache pourtant, n’osant pas montrer son travail au monde. Olive sait que son œuvre ne serait pas prise au sérieux puisqu’elle est une femme. Odelle possède un handicap supplémentaire : sa couleur de peau. Et chacune d’elle devra à une autre femme la révélation de son talent aux autres et son affirmation en tant qu’artiste.

Avec « Les filles au lion », Jessie Burton nous entraine dans une narration parfaitement construite, aux descriptions fines et précises. Elle en profite également pour questionner la place des femmes dans l’art au travers de deux époques différentes. De nouveau, j’ai été conquise par ce roman.

 

Délire d’amour de Ian McEwan

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Après avoir récupéré sa femme à l’aéroport, Joe Rose s’arrête dans un parc pour un pique-nique de retrouvailles. C’est là qu’un terrible incident survient : un aérostat se met à dériver, à descendre dangereusement. Un enfant est à bord. Joe et d’autres hommes présents au parc se précipitent pour essayer de faire atterrir le ballon. Malheureusement, l’un de ces hommes va périr. Mais ce n’est pas l’évènement en lui-même qui va changer la vie de Joe Rose. Parmi les hommes ayant aidé le pilote, Joe croise la route de Jed. Ce dernier devient totalement obsédé par Joe et le harcèle par téléphone, par courrier et il surveille ses allées et venues. Joe perd totalement pied face à cet individu et ne sait plus comment réagir au point de mettre en danger sa vie quotidienne.

Ian McEwan apprécie tout particulièrement ce type de dispositif : il place son personnage dans une situation délicate, perturbante et il observe ses réactions. Comme dans « Samedi », le quotidien du héros est totalement déstabilisé par un évènement extérieur qui finit par tout remettre en cause. L’auteur oppose ici la rationalité de Joe qui écrit des articles sur des publications scientifiques (le protagoniste de « Samedi » était médecin et se raccrochait également à la science face au hasard) et la folie de Jed, fou de Dieu atteint du syndrome de Clérembault. Cette opposition n’est sans doute pas faite avec beaucoup de subtilité. Ian McEwan appuie beaucoup sur l’amour des sciences de Joe et détaille par le menu certaines idées, certains articles. Il en résulte quelques passages assez fastidieux qui ne me semblent pas apporter grand chose à l’intrigue.

En revanche, ce qui est intéressant et parfaitement maîtrisé, c’est le malaise qui s’installe entre Joe et sa femme Clarissa. Celle-ci ne croit pas son mari lorsqu’il lui parle de Jed. Et pour cause, elle ne l’a jamais vu en bas de leur immeuble, Joe a effacé les messages sur le répondeur et l’écriture de Jed ressemble étrangement à celle de Joe. Se met alors en place une très forte et passionnante ambiguïté entre Clarissa et Joe mais également entre Joe et le lecteur. Le roman est effectivement écrit à la première personne du singulier, c’est Joe qui nous raconte les évènements. Faut-il croire tout ce qu’il nous dit ? N’est-il pas comme Clarissa le pense en train de basculer dans la folie ? C’est cette question qui nous tient en haleine, cet inconfort dans notre position de lecteur qui donne tout son intérêt à ce roman.

Comme souvent, « Délire d’amour » souligne le talent de Ian McEwan à instiller le malaise dans la vie de ses personnages et dans les lignes de ses romans. En raison de quelques longueurs, ce livre ne se classera pas parmi mes préférés de l’auteur mais j’ai apprécié son atmosphère chargée d’angoisse et d’ambiguïté.

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Ma vie avec Virginia de Leonard Woolf

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« En fait, elle est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. C’est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l’esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou normales – et même extraordinaires. » Leonard Woolf (1880-1969) écrivit dans les années 60 ses mémoires en cinq volumes. La traductrice Micha Venaille a choisi des fragments centrés sur le couple qu’il forma avec Virginia. L’introduction de la traductrice rend un bel hommage à cet homme remarquable. Leonard Woolf était un intellectuel brillant, anticolonialiste, athée, membre influent du parti travailliste, un véritable humaniste qui fut l’instigateur de la Société des Nations.

Mais ce n’est pas de lui qu’il parle mais du grand amour de sa vie : Virginia Stephen qu’il rencontre pour la première fois en 1901 dans la chambre de son frère Thoby à Cambridge : « Je les (Virginia et sa sœur Vanessa) vis pour la première fois dans la chambre de Thoby ; en robe blanche, de grands chapeaux, des ombrelles à la main, une beauté à couper le souffle littéralement ; face à elles, on était paralysé, oui, on s’arrêtait de respirer comme cela se produit dans un musée devant un Rembrandt ou un Vélasquez, ou lorsqu’en Sicile, après avoir passé un tournant, on se trouve face au merveilleux temple de Ségeste. » L’ensemble des extraits montre la même admiration, le même amour profond pour sa femme. Il est à ses côtés lorsque la fratrie Stephen crée le groupe de Bloomsbury. Il décide de monter une maison d’édition, la Hogarth Press (ils publient T.S. Eliot, E.M. Fortser, Katherine Mansfield, Rilke, toute l’œuvre de Freud), pour l’aider à surmonter sa maladie. Leonard Woolf aura été un compagnon bienveillant tout au long de la vie de Virginia essayant de la sauver sans malheureusement y parvenir. Il est également très lucide sur la maladie de sa femme; comprenant mieux que les nombreux médecins consultés, qu’elle est atteinte d’une psychose maniaco-dépressive. Il est parfaitement conscient que le génie de Virginia, son incroyable créativité étaient liés intimement à son instabilité mentale. La vie au quotidien était un défi pour lui : la maladie aurait exigé le calme, le repos mais il ne pouvait empêcher le génie de Virginia de s’exprimer. Et pourtant, Leonard savait à quel point la chute était douloureuse : « Et donc il y avait ensuite une autre période d’excitation, celle où elle venait de terminer un livre et de le donner à imprimer. Mais là, on peut parler de désespoir, un désespoir violent et épuisant qui la faisait plonger et tomber vraiment malade. Elle a eu une grave dépression juste après avoir terminé « Croisière », la grave dépression de 1941 qui a abouti à son suicide est survenue après qu’elle eut terminé « Entre les actes » et en 1936, pendant la correction des « Années », elle était désespérée, profondément déprimée. » Trois tentatives de suicide ont douloureusement émaillé la vie du couple Woolf.

« Ma vie avec Virginia » redonne sa juste place à Leonard Woolf, humaniste brillant, sensible et mari indéfectible et attentif d’un des plus grand écrivains du XXème siècle. Virginia Woolf écrivit dans sa lettre d’adieu à Leonard le 28 mars 1941 : « Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as vraiment été tout pour moi, dans tous les domaines. Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses jusqu’à ce qu’arrive cette terrible maladie. (…) Si quelqu’un avait pu me sauver, c’aurait été toi. »

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Miss Buncle’s book de D.E. Stevenson

Miss Buncle, célibataire approchant de la quarantaine, a des problèmes d’argent. Sa servante, Dorcas, lui propose d’élever des poules. Mais Miss Buncle a une autre idée pour renflouer ses caisses : elle va écrire un livre. Le plus surprenant, pour cette femme discrète, c’est qu’un éditeur londonien accepte de le publier. Intitulé au départ « Chronicles of an english village », le livre prend finalement le titre de « Disturber of the peace ». Le roman de Miss Buncle raconte le quotidien et les travers des habitants d’un petit village nommé Copperfield. Le souci c’est que l’auteur s’est inspiré de son propre village, Silverstream, pour composer son récit : « I can only write about people that I know. I can make them do things of course. » Lorsque les habitants de Silverstream découvrent qu’ils sont les personnages d’un livre, ils ne l’apprécient que très modérément. Enfin, surtout ceux qui sont égratignés, épinglés par la plume de l’auteur. Miss Buncle n’est pas tendre avec certains comme Mrs Featherstone Hogg au passé douteux et qui se prend pour la châtelaine du village ou Mrs Greenleeve, une veuve qui fait tout pour se trouver un riche mari. Elles vont s’allier pour se venger de l’auteur de « Disturber of the peace ». Fort heureusement, Barbara Buncle a pris le pseudonyme John Smith mais réussira-t-elle à protéger son anonymat contre les harpies du village ?

« Miss Buncle’s book » a été écrit en 1934 par Dorothy Emily Stevenson, la petite cousine de Robert Louis. Celle-ci est malheureusement inconnue en France et elle a été rééditée en Angleterre par la superbe maison d’édition Persephone Books. Le roman est à la fois une satire sociale et une sorte de conte. A la manière de Jane Austen, D.E. Stevenson épingle les hypocrisies, les mesquineries des habitants de Silverstream. Le cadre du petit village anglais bucolique se prête parfaitement à cela : tout le monde épie les faits et gestes de son voisin, c’est une petite société en vase clos avec ses codes, sa hiérarchie immuables. Miss Buncle, que chacun pense aussi inoffensive que terne, observe avec une grande acuité ce qui se déroule autour d’elle et comprend parfaitement la psychologie de chacun.

Elle rajoute néanmoins à son livre une part de fantaisie, de conte. Dans la deuxième partie de « Disturber of the peace », un jeune garçon avec une flûte de Pan vient perturber le quotidien des habitants de Copperfield à la manière du joueur de flûte de Hamelin ou du Robin Goodfellow de Shakespeare. Et cette part magique du roman va réellement influer sur le quotidien des habitants de Silverstream et va bouleverser positivement le cours de leurs vies. Le livre de Miss Buncle agit comme un révélateur, certains habitants le vivront positivement, d’autres verront leur véritable nature mise à jour. La vie même de Barbara Buncle sera changée mais cela fera l’objet d’un autre livre puisque D.E. Stevenson a écrit une trilogie autour de ce personnage.

Il est vraiment dommage qu’aucun éditeur français ne se soit penché sur D.E. Stevenson. « Miss Buncle’s book » est un roman truculent, joliment ironique et typiquement anglais. Pour ceux qui seraient tentés, l’écriture est très fluide et le vocabulaire très abordable. Un délice vintage qui m’a fait penser à « Cette sacrée vertu » de Winifred Watson (« Miss Pettigrew lives for a day » publié aussi chez Persephone Books) également découvert grâce aux précieux conseils de mon amie Emjy.

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