Platine de Régine Detambel

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Dans un roman aussi bref que la vie de son héroïne, Régine Detambel nous raconte la destinée foudroyée de la première blonde sex-symbol d’Hollywood : Jean Harlow (1911-1937). Cette dernière sera le modèle de Marilyn Monroe. « Platine » est avant tout l’histoire d’un corps qui sera tour à tour adulé et maltraité.

Jean Harlow, née Harlean Carpenter, a un physique exceptionnel. Sa blondeur, à la la limite de la blancheur, éblouit. Sa poitrine parfaite suscite le désir. La jeune femme est attirée par le cinéma qui ne pourra lui résister. C’est Howard Hughes qui lance la fusée sensuelle dans « Les anges de l’enfer ». Elle signe un contrat avec la MGM et passe de son étouffante mère à l’ogre Louis B. Mayer. Les actrices à l’époque doivent correspondre à une image bien précise, leurs corps sont travaillés pour être plus que parfaits. Mayer veut faire rêver les américains, le cinéma est pour lui un pur divertissement. « Divertissement et parfum de bonheur, ni plus ni moins, la MGM alignait donc les perles d’un monde de rêve, maisons de campagne au clair de lune, salles de bains luxueuses, hommes et femmes toujours habillés pour dîner, avec bijoux et nœuds papillons. (…) Alors il montrait des femmes, des femmes belles, jeunes, blanches, des femmes immaculées comme un tapis de laine angora, rien ne devait pouvoir obombrer la beauté de ses stars. » Le corps de Jean Harlow appartient à la MGM, elle n’ait pas censé épouser quelqu’un sans l’aval de Meyer, dans les interviews, elle récite son texte. Mais Jean n’en fait qu’à sa tête et épouse qui elle veut. Elle est pourtant toujours rattrapée par Louis B. Mayer. Lorsque son premier mari se suicide, ce n’est pas la police que l’on appelle mais le producteur. celui-ci arrange les choses, invente une histoire qui n’abimera pas l’image de sa star. C’est ce premier mari qui blessa à mort Jean Harlow sans le savoir ; Paul Bern battit sa femme lors de leur nuit de noces notamment aux reins.

Le corps de Jean Harlow doit pourtant tenir le coup. Les tournages à l’époque s’enchainent à une allure folle, les actrices travaillent souvent quatorze heures d’affilée. Peu à peu, Jean s’épuise, les cystites s’enchainent. Le corps glorieux de l’actrice devient un corps souffrant, maltraité par Hollywood et par sa mère. Celle-ci fait partie de la science chrétienne qui considère que les maladies n’existent pas. Jean Harlow n’est donc pas soignée. Régine Detambel s’attarde sur le tournage de son dernier film « Saratoga » avec Clark Gable. Ce film, plus proche du navet qu’autre chose, est, selon l’auteur, un reportage sur la douleur, sur un corps qui abdique. Clark gable soutient physiquement Jean Harlow qui tient à peine debout. Elle ne termina pas le film et mourra à l’âge de 26 ans d’urémie. Ce corps admiré, désiré, sublimé par la caméra aura raison de Jean Harlow. Régine Detambel raconte avec beaucoup d’empathie l’histoire de cette jeune femme dépossédée de son corps, dominée par sa mère puis par le système hollywoodien.

« Platine » raconte avec concision et un style clinique le destin foudroyé en pleine gloire de Jean Harlow, jeune femme écrasée par sa mère et la domination des producteurs de l’âge d’or hollywoodien.

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Les frères Sisters de Patrick DeWitt

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Oregon City, 1851, Eli et Charlie Sisters sont des tueurs travaillant pour le Commodore. Leur prochaine mission va les amener à Sacramento, Californie. Il leur faut trouver et tuer un chercheur d’or nommé Hermann Kermit Warm. Un émissaire du Commodore a été envoyé sur le terrain en avance, il s’agit de Henry Morris qui permettra aux deux frères de localiser le chercheur d’or. Les deux frères sont différents l’un de l’autre. Eli est grassouillet, un vrai coeur d’artichaut devant les femmes, il n’hésite pourtant pas à tuer mais il questionne beaucoup son mode de vie durant ce voyage. Charlie ressemble plus à une brute épaisse, toujours prêt à obéir aux ordres du Commodore sans se poser de questions et à s’alcooliser plus que de raison. Leur périple vers Hermann Kermit Warm sera peuplé de rencontres étonnantes et de situations totalement rocambolesques.

Patrick DeWitt écrit, avec « Les frères Sisters », un western décalé à l’humour burlesque. Eli est le narrateur de cette épopée. Tout le long du voyage, il oscille entre l’amour pour les différentes femmes qu’il croise et l’envie de tout arrêter pour mener une vie paisible. Son récit sent la lassitude, il aspire au repos sans pouvoir se résoudre à abandonner son frère cadet qui a toujours été là pour lui. Le duo est mal assorti, dépareillé et pourtant aucun des deux frères ne semblent prêt à vivre sans l’autre. C’est finalement l’entraide et l’amour fraternel qui dominent les aventures.

Patrick DeWitt se sert des codes de l’Amérique, de la ruée vers l’or, et du mythe du western pour nous présenter une galerie de personnages totalement barrés : un dentiste débutant, un garçon perdu, des prostituées, une comptable diaphane, un cheval borgne. Le livre donne l’impression de se retrouver chez les frères Coen. Tout est décalé chez l’auteur. C’est Eli qui monte le cheval borgne et qui tombe amoureux d’une mourante. Tout semble à l’unisson de son désabusement. Hermann Kermit Warm s’avérera être une sorte de savant fou qui ne maîtrise pas complètement le résultat de ses recherches. Nous sommes bien loin des personnages héroïques et admirables de certains westerns ! Tous les personnages de Patrick DeWitt semblent au bout du rouleau. Le rêve américain leur est passé dessus comme un rouleau compresseur. C’est la désillusion qui l’emporte et qui s’incarne en Eli.

Avec « Les frères Sisters », Patrick DeWitt rend un hommage décalé au western. C’est avec beaucoup d’humour noir qu’il dépeint la chevauchée des frères Sisters, tueurs à la sinistre réputation. J’ai hâte de voir ce que Jacques Audiard a fait de ce roman parfaitement maîtrisé.

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La femme qui fuit de Anaïs Barbeau-Lavalette

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Anaïs Barbeau-Lavalette n’a pas connu sa grand-mère, Suzanne Meloche. Elle l’a seulement croisée à trois reprises, dont l’une le jour de sa naissance. Après la dernière visite d’Anaïs et sa mère chez Suzanne, cette dernière passe un coup de fil à sa fille : « Le téléphone de ma mère sonne. C’est toi. Tu lui dis de ne plus faire ça. Tu lui dis que tu ne veux plus nous revoir, jamais. » On comprend la détestation de la petite fille envers cette grand-mère si froide, si lointaine. Et pourtant, c’est bien elle qui fait revivre Suzanne Meloche dans les pages d’un livre poignant.

Après la mort de Suzanne, Anaïs et sa mère débarrassent son appartement. Anaïs tombe sur des livres, des poèmes, des lettres et une photo qui l’intrigue. Sur celle-ci figure un bus en feu en Alabama en 1961, à côté du véhicule de jeunes noirs rescapés des flammes et une femme blanche : Suzanne. C’est la découverte de cette photo et des questions qu’elle génère qui pousseront Anaïs Barbeau-Lavalette à enquêter sur la vie de sa grand-mère.

Comme l’indique le titre du livre, Suzanne Meloche aura passer sa vie à fuir ou à s’affranchir selon son point de vue à elle. Elle naquit à Ottawa en 1926 dans une famille pauvre. A l’adolescence, elle cherche à quitter sa famille, elle participe donc à un concours oratoire à Montréal. C’est là qu’elle rencontre Claude Gauvreau, écrivain et dramaturge. Il fait partie d’un groupe d’artistes réunis autour d’un professeur à l’école du meuble de Montréal, Paul-Emile Borduas. Claude invite Suzanne à les rejoindre. Elle n’hésite pas et quitte définitivement ses parents.

Le groupe d’artistes se nomme « Les automatistes ». Marcel Barbeau, peintre, en fait partie. Suzanne et Marcel ne tardent pas à se marier et à fonder une famille. Ils auront deux enfants. C’est la vie de bohème, Suzanne s’essaie à l’écriture automatique. Le groupe publie alors un manifeste : « Le refus global » où les libertés individuelles prennent le pas sur la morale. Les valeurs traditionnelles sont rejetées. Le manifeste coûte cher aux différents artistes qui ne sont plus exposés nulle part.

Pendant que Marcel essaie de trouver de l’argent, Suzanne s’ennuie, dépérit. Elle prend alors une décision terrible, celle d’abandonner ses deux enfants avec l’accord de Marcel. La mère d’Anaïs Barbeau-Lavalette a trois ans. Suzanne mène alors la vie dont elle rêve, se laissant porter par ses envies, allant de Londres à New York. Elle se veut intensément libre et sans attache.

Au travers de courts chapitres, en s’adressant directement à sa grand-mère, Anaïs Barbeau-Lavalette dresse le portrait d’une femme incroyable aussi admirable que détestable. L’auteur ne juge pourtant pas la femme qui a blessé si profondément sa mère. Elle n’excuse pas non plus. Elle dresse un portrait très juste et passionnant de cette artiste avant-gardiste. Le ton direct, sans fards, accroche le lecteur dès les premières pages. Il est impossible de le lâcher ensuite tant la vie de Suzanne Meloche recèle de surprises, de revirement. A travers son livre, l’auteure renoue un lien brisé, tente d’apaiser les douleurs de sa mère.

« La femme qui fuit » est un livre admirable au ton original qui dresse le portrait d’une artiste avide de liberté. L’auteur y questionne avec subtilité et finesse la famille, la maternité, la filiation et l’art. Un livre profondément touchant que je vous conseille vivement de découvrir.

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Les sables de l’Amargosa de Claire Vaye Watkins

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« Une sécheresse interrompue, sourde à la prière, grâce à quoi les rivières, les lacs, les réservoirs et les nappes aquifères se vidaient, les cultures et les élevages succombaient, la végétation dépérissait, ne laissant derrière elle que des ravines sèches couvertes de résidus alcalins. » Les habitants de la Californie désertent peu à peu la région. Une immense dune de sable mobile avance inexorablement et assèche tout sur son passage. Le fleuve Colorado disparaît. Pourtant, quelques intrépides restent dans l’Etat. C’est le cas de Luz, ancien mannequin, et de Ray, un ancien militaire. Ils habitent une maison abandonnée par une starlette à Los Angeles. Lors d’un ravitaillement dans les anciennes canalisations de la ville, Luz se prend d’affection pour une enfant livrée à elle-même. Elle arrive à convaincre Ray de prendre l’enfant avec eux. Le couple prend alors la décision de quitter la Californie pour un état plus sûr. Mais les frontières sont protégées et surveillés. Ray avoue à Luz qu’il a déserté l’armée et qu’ils vont devoir emprunté des chemins de traverse pour rejoindre l’Est des Etats-Unis.

« Les sables de l’Armagosa » est le premier roman de Claire Vaye Watkins et il m’a beaucoup fait penser à « Sur la route » de Cormac McCarthy. Le contexte reste vague, on ne sait pas vraiment à quelle époque se déroule l’histoire ni comment la catastrophe a débuté. Quelques êtres résistent comme ils peuvent à la chaleur étouffante et à l’invasion du sable qui se glisse même dans les draps du lit. Claire Vaye Watkins a un don pour décrire la nature et rend parfaitement compte de la situation climatique. Son écriture sait décrire l’oppression de la chaleur, la soif, la domination de la dune dans le paysage, le désespoir qu’engendre la situation.

« Les sables de l’Armagosa » n’est pourtant pas un roman écologiste puisque l’origine de la sécheresse n’est pas explicitée (même si bien entendu, la situation du roman semble découler naturellement de ce que nous vivons actuellement). Claire Vaye Watkins aborde d’autres thèmes comme celui de la secte, de la crédulité, des complotistes mais également de la construction de la famille. Les différentes thématiques s’imbriquent autour de la personnalité de Luz. Enfant sacrifiée sur l’autel de la communication, Luz a quelques difficultés dans son rapport aux autres. Sa construction personnelle chaotique la pousse à chercher une figure tutélaire, une personne sur laquelle s’appuyer et se relâcher totalement. Luz se laisse donc facilement manipuler. Claire Vaye Watkins crée avec Luz, un personnage d’une grande complexité, aussi attachante que détestable.

« Les sables de l’Armagosa » est une dystopie singulière, qui parle autant du climat que du parcours chaotique de Luz, son personnage central. L’écriture fortement évocatrice de Claire Vaye Watkins m’a séduite même si le roman comporte des maladresses. Je suivrai cette jeune auteure avec grand intérêt.

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Le cœur battant de nos mères de Brit Bennett

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Nadia a 17 ans, elle vit à Oceanside, dans la banlieue de San Diego. Sa vie d’adolescente paisible va pourtant basculer et être marquée par une double absence. Celle de sa mère qui se suicide, une balle dans la tête, sans laisser un mot d’explication. Celle de son bébé car Nadia sort avec Luke, le fils du pasteur, et tombe enceinte. Pour la jeune femme, la question ne se pose pas, elle doit avorter. Sa mère l’avait eu à 17 ans et avait du renoncer à ses projets d’études. Nadia ne veut pas faire une croix sur son avenir, ses études de droit dans une grande université du Michigan. Nadia quitte Oceanside durant plusieurs années sans y revenir. Elle y sera pourtant forcée lorsqu’un grave accident arrive à son père. Là, elle découvrira que son choix d’avorter n’est pas une page tournée et qu’il affecte encore la vie de Luke et de Aubrey, la meilleure amie de Nadia, qu’elle avait rencontrée au Cénacle, l’église protestante de ses parents.

« Le cœur battant de nos mères » est le premier roman de Brit Bennett et il montre une belle maturité dans l’écriture, dans la construction du roman et surtout une belle sensibilité dans la description des sentiments de ses personnages. Le roman suit Nadia, Luke et Aubrey durant une décennie. La décision prise par Nadia va influer sur leurs trois destinées. Le secret autour de ce choix, la manière dont la situation a été gérée par les parents de Luke vont un jour remonter à la surface. Les affres des trois personnages, leurs blessures liées souvent à l’enfance, leurs espoirs sont très finement analysés par l’auteur. Brit Bennett a beaucoup d’empathie pour ses trois personnages. Elle choisit la fin de l’adolescence pour étudier leur évolution vers l’âge adulte, elle les accompagne sans jamais porter de jugement moral sur leurs choix.

Les trois personnages s’inscrivent dans un cadre très particulier. Oceanside est une petite communauté au cœur de laquelle se trouve le Cénacle, sorte d’église protestante. Les trois adolescents portent sur leurs frêles épaules le poids de la religion, du regard des pratiquants qui les observent. Luke est le fils du pasteur, Aubrey a trouvé refuge au Cénacle après avoir quitté le foyer de sa mère et la mère de Nadia commença à s’y rendre avant son suicide. Le père deviendra l’un des piliers de cette communauté après le suicide de sa femme, il s’y réfugie. Brit Bennett rend parfaitement compte de la pression subie par les trois adolescents en faisant parler les mères du Cénacle comme un chœur antique. Elles observent et commentent sans relâche leurs faits et gestes. Aucun secret ne leur résiste et leur jugement est implacable.

Brit Bennett est une nouvelle voix très prometteuse de la littérature américaine. Son premier roman, « Le cœur battant de nos mères », m’a totalement convaincue par sa maîtrise et l’empathie de l’auteur envers ses personnages.

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Attachement féroce de Vivian Gornick

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« Je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère et à mesure que nos vies avancent, il semblerait que ça empire. Nous sommes toutes deux prisonnières d’un étroit tunnel intime, passionné et aliénant. Parfois, pendant plusieurs années, l’épuisement prédomine, il y a une sorte de trêve entre nous. Puis la colère ressurgit, brûlante et limpide, érotique tant elle force l’attention. » 

« Attachement féroce » a été publié en 1987 aux Etats-Unis, cette autobiographie de Vivian Gornick est devenue immédiatement un classique. Vivian Gornick, journaliste et essayiste, est née en 1935 dans une famille d’origines juives et aux convictions communistes. La famille habite un immeuble dans le Bronx principalement habité par des familles juives. A l’époque, le Bronx est un « patchwork de territoires ethniques imbriqués », chaque communauté occupe un quartier bien délimité. L’immeuble de Vivian Gornick est essentiellement un territoire féminin et c’est d’ailleurs le cœur du livre : la féminité et le féminisme. Vivian Gornick est élevée dans un monde presque exclusivement féminin et sa relation avec sa mère est au centre de sa vie. Cette relation est à la fois fusionnelle et toxique. Les deux femmes ne se quitteront jamais. Une fois adulte, Vivian vivra à 1 km de sa mère dans Manhattan Sud.

Vivian Gornick se construit en réaction à sa mère. Cette dernière a du abandonner son travail pour élever ses enfants, c’est son mari qui lui demande. A l’époque, la place de la femme ne se discute pas, même si elle se rend compte qu’elle perd son autonomie : « Elle ne faisait pas mystère qu’elle avait détesté renoncer à son travail après le mariage (elle tenait la comptabilité dans une boulangerie du Lower East Side), que c’était agréable d’avoir de l’argent à soi dans sa poche sans dépendre d’une allocation comme un enfant, que sa vie était devenue sans intérêt, et qu’elle aurait aimé travailler de nouveau. S’il n’y avait pas eu l’amour de papa. » Quand son mari décède, la mère de l’auteure se noie dans un chagrin infini, son identité devient la douleur de la perte de son grand amour. Vivian Gornick deviendra donc une femme libre, une intellectuelle féministe contre et pour sa mère. Sa vie sentimentale sera également fait d’attachements féroces, compliqués et étouffants. Mais Vivian Gornick a construit une vie intellectuelle riche, « (…) Les idées sont excitantes et d’une compagnie exaltante. » 

New York est également au cœur du livre. Vivian et sa mère font de longues balades dans la ville, l’explorent et la parcourent sans cesse. La ville, ses rues imprègnent le livre. : Manhattan, qu’elles arpentent de long en large, et surtout le Bronx qui restera toujours leur quartier. Le bouillonnement de celui-ci, le bruit de la rue, les femmes de l’immeuble restent centraux dans la mémoire des deux femmes et lient leurs souvenirs de manière indélébile.

C’est avec beaucoup de verve et de lucidité que Vivian Gornick évoque ses souvenirs et ses attachements féroces avec des hommes et surtout avec sa mère. Le livre est le récit d’une émancipation, d’une femme, d’une intellectuelle libre. Il faut remercie les éditions Rivages de nous avoir fait connaître ce très beau texte superbement écrit. La suite, « La femme à part », sort ce mois-ci.

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Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin

Deux hommes sont condamnés à vivre ensemble tant que l’hiver durera. Le premier, le narrateur, est revenu dans son village où son père, mécanicien, est en train de mourir. Victime d’un accident, il n’arrivera pas à temps pour revoir son père vivant. Ne pouvant plus se déplacer en raison de ses blessures, il est confié à un vieil homme, Matthias, depuis peu au village. Contrairement au narrateur, il n’est pas d’ici, il a été piégé par le mauvais temps. Il accepte de soigner le jeune homme contre une place dans le premier convoi qui rentrera en ville. Sa femme, malade, l’attend là-bas. Mais la neige n’a pas fini de tomber, empêchant petit à petit toute communication, tout voyage vers l’extérieur. Le village, loin de tout, est privé d’électricité. Comment survivre dans une nature si hostile ?

« La neige et le vent ont cessé subitement ce matin. Comme une bête qui, sans raison apparente, abandonne une proie pour en chasser une autre. Le silence nous a surpris, dense et pesant, alors que nous avions encore l’impression que les rafales allaient arracher le toit et que nous serions aspirés dans le vide. Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu’on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d’immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous. » 

L’ambiance du roman de Christian Guay-Poliquin est apocalyptique. On ne sait pas à quelle époque il se déroule. Il nous parle de « grandes guerres » qui restent indéterminées et cette atmosphère de survie en milieu hostile m’a fait penser à « La route » de Cormac McCarthy. Christian Guay-Poliquin réussit à créer, avec une économie de mots, une tension sourde. Une menace indéfinie grandit au-dessus des deux hommes qui vivent presque en huis-clos. Le village se vide petit à petit de ses habitants, la nourriture se fait de plus en plus rare. Chacun est de plus en plus sur les nerfs.

Les paysages semblent maléfiques et à l’origine de la menace même. La neige, qui devient inquiétante, rythme les chapitres et la vie des deux hommes qui se trouvent de plus en plus seuls au fil des pages et de plus en plus hostiles l’un envers l’autre.

« Le poids de la neige » est un roman remarquable, à l’atmosphère mystérieuse et inquiétante. Christian Guay-Poliquin sait subtilement créer la tension, l’angoisse dans un huis-clos presque muet entre deux inconnus piégés par la neige. Roman d’anticipation, de survie face à une menace climatique, « Le poids de la neige » se dévore.

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