Une photo, des mots (240eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

londres-700x525© Leiloona

En arrivant à Paddington de Southall, Abha se sentit lasse. Elle se dirigea vers le métro, vers la district line, comme chaque matin depuis six ans. Elle passa mécaniquement son oyster card pour pénétrer dans l’enceinte du métro, geste qu’elle reproduira tout aussi mécaniquement à sa sortie à Notting Hill Gate.

Ce matin-là, Abha se mit à penser à ses parents, Uma et Mehul, rajoutant de la mélancolie à sa fatigue. Tous deux en avaient rêvé de cette capitale, du carillon tonitruant de Big Ben, des parcs immenses et verdoyants, des toasts dorés le matin, des cabines téléphoniques rouges et des taxis noirs, des maisons colorées de Notting Hill, du brouhaha du marché de Camden. Là-bas en Inde, ils étaient très attachés à la culture anglaise qui faisait partie de l’histoire de leur pays, expliquaient-ils à leurs quatre enfants. Les deux garçons avaient dû s’inscrire au cricket, tous devaient maîtriser parfaitement la langue anglaise en prévision. En prévision de quoi ? ne cessait de demander Abha. Elle avait alors neuf ans et aurait dû comprendre le projet pourtant limpide de ses parents : venir vivre à Londres.

Et c’est ce qui arriva deux ans plus tard, Abha fut arrachée à son pays, à ses amis et à ses deux frères aînés assez grands pour choisir de rester en Inde, à la grande incompréhension de leurs parents. Le choc fut rude pour Abha, l’Angleterre était froide, grise et humide. Elle y était une étrangère et son accent ne faisait que le souligner. Ses parents avaient abandonné une situation confortable en Inde pour une vie londonienne médiocre. Son père était architecte en Inde mais il ne trouva rien à Londres en rapport avec sa formation et il finit par se faire embaucher dans un supermarché où il gérait les hangars et les stocks.

Uma et Mehul n’eurent pas les moyens d’envoyer Abha à l’université, celle-ci dut se mettre à travailler. Sans qualification, elle était passée de petits boulots en petits boulots jusqu’à ce qu’elle trouve son emploi actuel : femme de ménage de la famille Redfill à Notting Hill. Elle les voyait donc tous les jours, les maisons multicolores qui faisaient tant rêver ses parents. Elles étaient devenues le cadre de son travail laborieux et ingrat. Mais Abha serrait les dents, c’est avec l’argent de Notting Hill qu’elle enverrait sa petite sœur, Sudha, à l’université.

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16 réflexions sur “Une photo, des mots (240eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

  1. Triste vie de ceux qui pensent que l’herbe serait plus verte ailleurs mais en même temps, il faut tout tester ! bravo pour ton texte !

    • Merci, malheureusement Londres, comme Paris, ne peut pas offrir un meilleur destin à tous. Mais j’avais quand même envie de donner un peu d’espoir et de lumière à mon texte !

  2. C’est une histoire très réaliste. J’ai eu un collègue de travail qui venait d’Algérie. Il vivait dans un petit appartement pour envoyer plus de la moitié de son salaire là-bas, pour aider sa famille.

  3. Londres n’est pas forcément un eldorado mais l’espoir perdure malgré tout. Comme Antigone, il y a bien l’ambiance de la ville (je suis tjs fasciné par l’Oyster Card… comment peut-on appeler le Navigo londonien comme ça ? lol)

  4. Un ton très doux pour raconter le parcours des parents, puis on sent l’amertume de la jeune femme, quant à sa situation, qu’elle n’a pas choisie.
    Cette photo a inspiré beaucoup de gaieté et de couleur, c’est très bien pensé d’avoir joué le contrepied.

    • Merci beaucoup Sarah pour ton message, c’est vrai que la tonalité était plus joyeuse dans les autres textes et que les couleurs ont inspiré les autres participants.

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