Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle

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Pauline Dubuisson écrit une lettre à Jean qui vient de la demander en mariage. Elle a besoin de lui raconter sa vie, sa vérité avant d’accepter de l’épouser. Et il y a beaucoup à raconter. Pauline est exilée au Maroc depuis la sortie en 1962 du film de Henri Georges Clouzot « La vérité » qui porte sur un épisode de sa vie. En 1953, elle fut condamnée à la perpétuité pour le meurtre de Félix Bailly, son ex-fiancé à qui elle avait avoué avoir été tondue, violée à la libération (elle n’avait pas 18 ans). Félix, fils de bonne famille, rejeta de manière violente et humiliante Pauline, ce qu’elle ne put supporter. Libérée au bout de neuf ans, elle pensait pouvoir recommencer sa vie mais le film de Clouzot met fin à ses illusions de renaissance.

Jean-Luc Seigle écrit une biographie romancée à la première personne. « Je vous écris dans le noir » est un livre qui ne juge pas mais qui n’excuse pas non plus. La vie de Pauline Dubuisson est celle d’une femme trop moderne pour la société française des années 40-50. Une femme à qui aucune deuxième chance n’aura jamais été donnée.

Jean-Luc Seigle analyse finement ce qui me semble être le nœud du destin de Pauline Dubuisson : sa relation avec son père. Elle l’adore, le vénère et elle est prête à tout pour lui. C’est lui qui la pousse dans les bras d’un médecin allemand apte à fournir des victuailles à la famille ou plutôt à la mère. Celle-ci s’est totalement cloitrée depuis la mort au front de deux de ses fils. Seul moyen pour la ramener à la vie : l’obliger à cuisiner. Le père sacrifie donc sa fille pour sauver sa femme. Ce que Pauline a vécu à la libération ne peut s’oublier, s’effacer, la scène dans le livre est d’ailleurs terrifiante, déchirante. Cette odieuse humiliation faite aux femmes en 45 (quid du comportement des hommes pendant la guerre ?) entache à jamais Pauline Dubuisson. Lors de son procès en 1953, cet épisode de sa vie l’incrimine encore plus. Ce sont toutes les lâchetés de la collaboration qui semblent lui être reprochées, imputées. Cette période de notre histoire n’a pas été digérée. Lui est également jeté au visage son statut de brillante étudiante de médecine et le fait qu’elle ne s’évanouisse pas durant les autopsies. Comment une femme peut-elle rester insensible devant un tel spectacle ? Il faut forcément qu’elle soit perverse, froide pour être à la hauteur des hommes. C’est donc une société également machiste qui juge et condamne Pauline Dubuisson. Le procureur voulait sa tête, il n’obtint que la perpétuité.

Le roman de Jean-Luc Seigle souligne remarquablement le poids des préjugés, des jalousies, des aigreurs d’une société qui peut faire basculer une vie. Celle de Pauline Dubuisson laisse un goût de grand gâchis dans la bouche. Son destin tragique est servie par la belle et prenante écriture de Jean-Luc Seigle. il me reste maintenant à découvrir ce que Philippe Jaenada a fait de cette histoire dans son dernier livre « La petite femelle ».

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21 réflexions sur “Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle

  1. Je pense finalement lire les deux romans… Cette histoire est assez forte pour supporter deux récits et découvrir deux façons de traiter le sujet.

    • Je pense que leurs approches sont extrêmement différentes et que la comparaison ne doit pas tellement se faire. Je te dirai si j’arrive à trouver le temps de me lancer dans le Jaenada.

  2. Là, je note parce que j’aime les livres forts, les livres qui sont sans concession avec le comportement de certains à la libération. Et ce n’était pas les plus innocents qui tondaient, que du contraire !

    • C’est un épisode de la libération particulièrement honteux et pitoyable. C’est effectivement rare d’entendre une femme décrire ce qu’elle a vécu (même si ici cela est fait par le biais d’un écrivain).

      • Dans les guerres, il y a des tas d’épisodes honteux et pitoyable… je déteste les guerres. Ici, on entrait dans la 4ème dimension… brrr, j’en frissonne.

        • Voir des militaires dans ma capitale, ça me fait mal parce que chez nous, y’a eu que dalle ! À Paris, j’en reviens, les métros roulent, les flics et les bidasses sont présent, mais ils fouillent, à Bruxelles, on m’a pas fouillé avant de monter dans le Thalys… mais on était en niveau 4 et SANS aucun métros !

  3. Pas un sujet qui m’attire. Et puis ces biographies plus ou moins romancées, je commence à en avoir ras le bol. J’ai envie que l’on me raconte des histoires originales, de la vraie fiction quoi !!!!!

    • Je dois t’avouer que je ne connaissais pas Jean-Luc Seigle avant d’entendre parler de ce roman. Il faudra que je regarde ce qu’il écrit avant.

  4. Autant celui de Jaenada ne me tente vraiment pas (Sulak m’a dégouté à vie des parenthèses égocentriques dignes d’un blogueur en mal de reconnaissance), et je n’ai pas lu le Seigle à cause de la fameuse scène affreuse, dont certaines blogueuses avaient prévenu qu’elle était d’une violence à peine soutenable.
    Je suis sûre que c’est un beau roman le Seigle, rien que par ce que tu dis sur cette fille qui finalement a porté le poids de la culpabilité de l’Occupation et qui était presque en avance sur son temps.

    • Je n’avais pas lu « Sulak » qui avait pourtant eu beaucoup d’avis positifs sur la blogosphère. Je vais découvrir Jaenada avec « La petite femelle ».
      Effectivement la scène du viol à la libération est particulièrement violente et glaçante. Je peux comprendre que tu n’aies pas envie de t’imposer ça.

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