Sula de Tony Morrison

sula

Dans le Fond, quartier noir de Medaillion dans l’Ohio, au début du 20ème siècle deux petites filles vont se lier d’une amitié profonde. Sula et Nel deviennent rapidement fusionnelles, inséparables comme si rien d’autre n’existait autour : « Aussi, quand elles se rencontrèrent, d’abord dans les couloirs chocolat et ensuite entre les cordes de la balançoire, ce fut avec l’aisance et l’agrément d’amies de longue date. Comme chacune avait compris depuis longtemps qu’elle n’était ni blanche ni mâle, que toute liberté et tout triomphe leur étaient interdits, elles avaient entrepris de créer autre chose qu’elles puissent devenir. Leur rencontre fut une chance, puisqu’elles purent se servir l’une de l’autre pour grandir. Issues de mères lointaines et de pères incompréhensibles (celui de Sula parce qu’il était mort ; celui de Nel parce qu’il ne l’était pas), chacune trouva dans les yeux de l’autre l’intimité qu’elle recherchait. » Mais une fois devenues adultes, les amies vont choisir des chemins bien différents. Sula quitte le Fond après avoir vu sa mère brûlée vive. Elle disparaît pendant de nombreuses années sans que l’on sache où elle est ou ce qu’elle fait. Nel devient une épouse et une mère. Elle reste au Fond et n’en partira jamais. Le retour de Sula va bouleverser la vie qu’elle s’était construite.

« Sula » est le deuxième roman de Toni Morrison. Elle y décrit la vie de cette petite ville reculée où les noirs sont regroupés, loin des blancs. Nous sommes au début du 20ème, le racisme règne en maître et décide du sort des habitants du Fond. Toni Morrison a l’art de planter son décor et de le peupler. De nombreux personnages entourent Sula et Nel, on pense notamment à Shadrack qui, au retour de la première Guerre Mondiale, inventa la journée nationale du suicide. Il y a aussi Eva, la grand-mère de Sula, une unijambiste revenue de la plus terrible des pauvretés et au caractère bien trempé.

Elle traite surtout dans son roman d’un de ses sujets de prédilections : la destinée des femmes noires aux États-Unis. Sula et Nel sont le symbole de deux choix possibles : le mariage et le liberté. Sula n’est pas un personnage aimable ou sympathique. En dehors de son attachement pour Nel, elle n’a pas d’autres amis, elle est froide et insensible. Mais elle est libre et sans doute est-ce ce qu’elle devra payer à son retour. Elle est indépendante, rebelle, ne se laisse pas dicter ses choix. A l’âge adulte, elle affiche également une grande liberté sexuelle, sûrement trop puisqu’elle blessera Nel, son double. Sula est un très fort personnage féminin comme aime à les inventer Toni Morrison, des femmes solides et libres qui se moquent de ce que l’on pense d’elles.

Ce deuxième roman de Toni Morrison me semble assez représentatif de son travail d’écrivain. Elle peint avec une langue crue le portrait de deux femmes noires face au poids du racisme et de leur communauté. Un portrait sans sentimentalisme, sans aménité et qui sonne juste.

amarica

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57 réflexions sur “Sula de Tony Morrison

    • Merci pour ton lien Hélène ! Je mettrai en ligne un billet récap à partir de demain où tu pourras me laisser tes liens. Il sera disponible également en cliquant sur le logo du mois américain dans la colonne de droite.

  1. Merci pour ce compte rendu qui incite à y aller voir sans déflorer le livre.
    Je voudrais partager mon admiration pour Russell Banks, dont je viens de dévorer « Un membre permanent de la famille » et « American Darling »,
    et mon aversion pour James Ellroy, dont j’ai péniblement visité sa première trilogie : 3American tabloid », « American death trip » et « Underworld USA ».
    On ne devrait pas avoir le droit d’écrire de cette façon…

    • Déjà dans son deuxième livre, la voix de Toni Morrison était très nette, très forte et son style également. Il faudrait que je relise Russell Banks, je n’ai lu que « De beaux lendemains ». C’est sûr que James Ellroy a une écriture très particulière, je n’ai lu que « Le dahlia noir » et j’avais bien aimé. Mais les romans dont tu parles sont plus récents, sans doute a-t-il évolué.

  2. Pingback: Tar baby, Toni Morrison | Le livre d'après

  3. Je cherche à lire un deuxième roman de Toni Morrison après Home, que j’avais « lu » en livre audio il y a deux ans. J’ai tenté récemment L’oeil le plus bleu, sans accrocher du tout. Avec le blogoclub, j’ai maintenant le choix entre Un don, Sula et Tar baby… peut-être vais-je en noter d’autres au fil de la journée.

    • « Beloved » a été pas mal choisi aussi, pour le moment je n’ai lu que des critiques positives sur chacun de ces romans. Je crois que nous avons l’embarras du choix avec Toni Morrison.

    • Le dernier s’intitule « Délivrances » et il a l’air vraiment excellent. Et il est court donc je veux voir un billet sur ton blog avant la fin du mois ! (non, tu ne rêves pas, je te réclame bel et bien un billet !)

      • J’ai dû forcer sur la café ce matin, moi, parce que je lis des choses qui ne devraient pas être écrites !! Titine qui réclame un billet de ma part… mais c’est le mois de la science-fiction !! mdr

        Il est court ? Mais est-ce qu’il est bon ?? Ok, je vais voir ce que je peux faire pour te faire plaisir… ;-))

        • Eh oui, tout arrive ! Mais c’est parce que je sais que tu ne pourras pas m’embêter en juin, du coup je t’autorise à le faire maintenant pour soulager ta hargne naturelle !

        • Oooooh, que c’est gentil !! Je t’adore… non, j’adore t’embêter ! mdr

          Titine, que ferais-je sans toi ?? Déjà que je suis toujours à la limite du suicide à coups d’Harlequin sirupeux depuis que je sais qu’en juin, je ne pourrai pas déverser ma hargne sur toi… ouin !!

          PS : y’en a qui risque de croire toutes nos conneries ! PTDR

    • C’est une excellente idée de vouloir lire Toni Morrison, c’est vraiment un écrivain à découvrir. Si le mois américain pouvait te la faire lire, j’en serais ravie !

  4. Pingback: Toni Morrison, Beloved (1988) | Ellettres – un blog de lectures

  5. Beau billet. Je suis d’accord avec toi, Toni Morrison aime dresser des portraits de femmes libres qui se fichent du qu’en dira-t-on. C’est tout-à-fait le cas avec « Beloved » que j’ai chroniqué !

    • Oui, elle aime les personnages qui sont ou se veulent à la marge et elle leur donne voix dans une langue superbe et envoûtante. J’ai très envie de lire « Beloved » maintenant !

  6. Je vous rejoins dans ce challenge américain m^me si je ne suis pas arrivée à trouver les consignes ; je ne pourrai pas en lire beaucoup ce mois-ci car je pars en voyage mais voici mon lien pour Toni Morrison :
    Beloved
    http://claudialucia-malibrairie.blogspot.fr/2015/09/toni-morrison-beloved.html

    C’est vrai que Toni Morrison à l’art de faire vivre des personnages d’une force étonnante.
    La phrase de Droopy me choque : « on ne devrait pas avoir le droit d’écrire de cette façon ». Il me semble que l’on a le droit d’écrire de toutes les façons, bien heureusement ! surtout quand il s’agit de dénoncer une société violente et inégalitaire!

    • Les consignes sont très simples Claudia, le mois américain accepte tous les billets sur des romans d’écrivains américains ou se déroulant aux USA. J’accepte même les canadiens anglophones. Tu peux également parler de films, de séries ou de voyages.
      Toni Morrison a vraiment une voix à part dans la littérature américaine, une voix qu’elle avait dès ses premiers romans. C’est vraiment un écrivain admirable.
      Je suis d’accord avec toi pour la phrase de Droopy qui est un peu maladroite. On peut ne pas aimer une écriture mais je pense que les écrivains ne peuvent choisir et de leur écriture est intimement liée aux sujets.

    • Ce qui est bien aujourd’hui, c’est que tout le monde n’a pas choisi le même roman. Cela permet de donner un bel échantillon du talent de Toni Morrison et de nous donner envie de lire ceux que l’on a pas encore croisés sur notre route de lecteurs.

    • Ah mais oui, il faut remédier à ça ! C’est vraiment une des grandes voix de la littérature américaine. Ses livres ont toujours beaucoup de force.

  7. Je crois l’avoir lu mais je ne m’en souviens pas (c’était il y a longtemps, à la fac… Je vais sans doute le relire un jour!

    • On aimerait se souvenir de tous les livres que l’on a lus malheureusement ce n’est pas la cas. Enfin, ça nous donne au moins l’occasion de relire !

  8. De Toni Morrisson, je n’ai lu que « Home » dont je garde un très bon souvenir. Il faudrait que j’en lise d’autres. Peut être celui là pour commencer….

    • J’avais beaucoup aimé « Home » que j’avais lu à sa sortie. J’ai très envie de lire le dernier qui vient de sortir. Avec tous les billets du blogoclub parus hier, j’ai l’impression que tu peux choisir n’importe lequel et que tu ne seras pas déçue !

  9. Je n’ai lu que « Beloved » je crois. J’ai sorti « Home », on verra si j’aurai le goût de le lire ce mois-ci. Pour le moment je suis en Argentine, je remonte vers le Nord à partir de mardi prochain !

  10. Pingback: Le mois américain – Récapitulatif | Plaisirs à cultiver

  11. Un titre dont on parle moins j’ai l’impression mais qui a l’air intéressant. Dur par contre! J’ai lu Un don et sans que ce soit une partie de plaisir, l’ambiance semble moins sombre que dans celui-ci.

    • Je cherchais un titre à la bibliothèque et après avoir lu les 4ème de couverture, l’intrigue de celui-ci m’a plu. Mais j’en n’en avais jamais entendu parler avant. Je crois que les sujets traités par Toni Morrison ne sont jamais agréables ou légers.

    • Tu connais mieux Toni Morrison que moi car je ne connaissais pas ce titre avant de le voir à la bibliothèque ! Mais je suis contente de l’avoir lu, je pense que tous ses romans sont à découvrir d’ailleurs.

    • Je pense que tous les romans de Toni Morrison valent la peine d’être lus. J’ai regardé les différents romans présents dans ma bibliothèque et tous me faisaient envie.

  12. Je n’ai jamais lu cette romancière, celui qu’a chroniqué Sylire me tente sans doute plus que celui-là, sûrement parce qu’elle fait un parallèle dans le temps et alors que celui-là confronte deux amies…MAis à vous lire je vois ce que je loupe….

    • Je pense que tous les romans de Toni Morrison valent la peine d’être lus. Tous les 4ème de couverture à la bibliothèque étaient intéressantes. Effectivement, le côté puzzle de « Un don » donne l’impression d’une construction plus aboutie, plus recherchée.

  13. En séminaire jeudi et vendredi, je n’ai pas eu le temps de lire tous les billets. Je le fais ce matin et c’est vrai que l’on retrouve beaucoup de points communs dans ses différents romans et notamment celui-ci : la condition de la femme noire dans la société, dans différentes époques.
    Les blogoparticipants sont très satisfaits de cette lecture commune et je m’en réjouis.

    • Ce n’est pas étonnant que tous les lecteurs du blogoclub aient apprécié, je pense que tous ses romans sont intéressants. Et tu as raison, ce qui ressort à chaque fois c’est la condition de la femme noire dans la société américaine. Une très bonne idée de nous avoir proposé Toni Morrison !

  14. Je suis assez d’accord avec ton dernier paragraphe, même si j’ai quand même eu un peu de mal avec ce roman… Je ne voyais aps trop où l’auteur voulait en venir (à fortiori pas forcément quelque part, c’est plus des tranches de vie qu’elle nous livre) mais j’ai moins accroché qu’à Beloved ou un don par exemple.

    • C’est effectivement plus le portrait d’une femme rebelle, une femme noire qui refuse que son horizon soit rétréci en raison de sa couleur de peau. Je n’ai pas encore lu « Un don » et « Beloved » mais je sais que ce sont deux romans qui ont été encensés par la critique.

  15. Pingback: Bilan du mois américain | Plaisirs à cultiver

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