Une photo, quelques mots (156ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

funchal© Leiloona

Un paysage idéal. Un temps parfait. Les nuages qui parsèment le ciel ne font que rendre supportable la force du soleil à son zénith. Nous sommes entourés d’eau, loin de tout, en plein océan Atlantique. La mer, étale, semble s’accorder parfaitement à notre besoin de repos. C’est Charlotte qui a choisi la destination : dépaysante et ensoleillée pour nos vacances de février. De la chaleur pour laisser derrière nous le long hiver parisien.

Elle pensait sincèrement que ça nous ferait du bien, que tout n’était qu’une question de fatigue. Et moi, lâchement, j’ai accepté de la suivre. Je savais pourtant très bien que l’air marin de Madère ne changerait rien. Je le savais, et pourtant je suis ici. Mon incapacité chronique à déplaire, à prendre des décisions tranchées m’ont amené ici.

Cela fait cinq ans que Charlotte et moi sommes ensemble. Cinq ans pendant lesquels nous sommes entrés dans le monde des adultes, où nos vies professionnelles se sont construites, réalisées. J’ai monté ma propre boîte de service à domicile. J’y consacre beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Charlotte m’a toujours soutenu, jusqu’à ce qu’elle trouve que je ne lui accordais plus assez de temps. Depuis plusieurs mois, tous mes week-ends sont effectivement pris par mon entreprise. Non que je sois dévoré par l’ambition, non, je l’ai déjà dit je suis lâche. Voilà des mois que je cherche la façon dont je pourrais annoncer à Charlotte que je la quitte. Il n’y a pourtant pas de belle rupture, c’est forcément brutal, triste, blessant. Mais je me défile, me carapate dans mon travail. Charlotte n’y est pour rien. L’amour s’en est allé, le désir s’est retiré comme les vagues à marée basse. Rien ne réussit à le faire revenir. J’évite les contacts le plus possible, repousse les soirées en tête-à-tête, je trouve des excuses, m’invente des impératifs.

Là, Charlotte m’a coincé avec son voyage surprise. Je n’ai pas su esquiver. Et maintenant, il va falloir que je lui dise dans ce cadre idyllique, que je lui gâche son voyage. Je me suis assez joué d’elle. Aussi, je lui ai donné rendez-vous ici, au bout de la terre. Sur ce chemin de ronde désert et paisible. Son désarroi ne sera un spectacle pour personne.

Charlotte arrive, lumineuse, le teint hâlé, tellement comblée par le paysage. Elle ne se doute de rien. Dans quelques instants, je vais devoir lui briser le cœur, réduire à néant ses projets, ses rêves. Mais je lui dois la vérité cette fois.

– Cet endroit est splendide !

– Oui, c’est vrai. Charlotte, il faut que je te parle.

– Moi aussi ! J’ai quelque chose d’important à t’annoncer !

– Ah… mais…

– Je suis enceinte !

– …

– C’était pour t’annoncer cette grande nouvelle que j’ai organisé ce voyage. Tu ne dis rien ? Tu n’es pas heureux ?

– Euh… si, si, bien sûr, c’est formidable.

– Mais je ne t’ai pas laissé parler. Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

– Je voulais… je… non, en fait, rien, rien d’important.

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33 réflexions sur “Une photo, quelques mots (156ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

  1. Oh! Quelle chute! L’avenir devrait être moins apaisé que cette mer qui les contemple… Belle ambiance. Bravo

  2. C’est triste mais c’est beau. Et quel sagouin tout de même d’avoir voulu lui gâcher le voyage ! Bien fait, elle lui a gâché ses nuits pour un bon paquet d’année 😀

    • S’ils restent ensemble ! J’espère quand même qu’il va finir par avoir le courage de lui dire ce qu’il ressent vraiment. Merci pour ton commentaire !

  3. Quel constat amer…
    Qu’il ne reste pas avec elle, surtout !

    Tu sais quoi ? J’aurais bien vu ce texte comme flash-back pour Henry et June (avec quelques petites modifications, je suppose). 🙂

    • C’est bien ce qu’il a failli se passer ! En imaginant mon histoire, je me suis dit que le couple pourrait très bien être Henry et June, le moment où tout bascule pour Henry et où il se sent obligé de rester avec sa femme. Je me suis dit finalement qu’il fallait que je le laisse un peu tranquille pour le moment !!!

  4. Je ne sais pas pour lequel des deux je suis le plus triste. Pour lequel des trois, remarque.
    J’ai beaucoup aimé ton texte

  5. Pingback: Anne, ma soeur, Anne ... (Atelier d'écriture) | Bric à Book

    • Je ne vais pas tuer tout le monde quand même !!! C’est vrai que naître dans de telles conditions, c’est déjà partir sur le mauvais pied. Mais qui sait, peut-être que la situation va s’arranger.

  6. J’ai souri à la chute. Il n’a encore rien dit.
    M’est avis que la situation va être décisive. Soit il est poussé dans ses derniers retranchements et avoue tout, soit il se résigne à ne jamais sortir de cette histoire…
    Car s’il ne se décide pas maintenant…

    • On se laisse parfois embarquer dans des situations que l’on ne voulait pas vraiment, on se laisse enfermer et on ne sait plus comment en sortir. J’espère que la naissance de l’enfant sera un électro-choc qui le fera réagir.

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