Une photo, quelques mots (152ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

Cette semaine, la photo de Julien Ribot m’a inspirée deux textes qu’après avoir hésité, je vous propose de lire tous les deux :

Gravée, balafrée, tailladée, incisée, blessée, mon écorce porte les stigmates de vos amours. Inès, Jorge, Selia, Isabelle, tous font partie de moi maintenant. Tous ont été saisis par la beauté de la vue, surtout le soir lorsque les tours de Notre Dame éclaboussent de lumière la nuit parisienne. Tous ont eu envie d’immortaliser ce moment. Paris, la soirée enivrante, l’eau sombre qui s’écoule paisiblement et inexorablement, la pénombre du quai, l’endroit rêvé pour un rendez-vous romantique. Les Parisiens comme les touristes sont passés devant moi et ont ressenti cette émotion singulière de se trouver dans un cadre exceptionnel, de vivre un moment magique. Tous ont voulu laisser une trace de leur passage ici, comme si cette marque sur mon tronc pouvait empêcher le temps de s’écouler, les souvenirs de s’envoler, les amours de se briser.

Que sont-ils devenus les Inès, Jorge, Selia, Isabelle et tous les autres ? Leurs amours ont-ils survécu longtemps à cette soirée idéale le long des bords de Seine ? Les amours légendaires de Tristan et Iseult ou de Roméo et Juliette n’étaient que des feux de paille, très vite embrasés et très vite éteints. Ces amours-là ne durent pas et l’on ne meurt plus par amour de nos jours. La passion s’éteint dans le quotidien, se noie dans des disputes stériles.

Tiens en voilà deux, enlacés qui avancent de manière chaotique le long du quai. Ils s’étreignent, s’embrassent et croient que leur amour surmontera toutes les épreuves. Ils s’approchent de moi, lisent les nombreux noms qui parsèment mon écorce. Et voilà qu’immanquablement le jeune homme sort un canif. Ils sont émus, leurs yeux pétillent, ils se prennent la main pour graver leurs prénoms ensemble, ne sont-ils pas touchants ? Allez, d’accord, je veux bien être tatoué encore une fois !

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Un homme, à l’allure racée et élégante, marche lentement le long du quai St Bernard. Le halo des réverbères fait briller les mèches argentées de son épaisse chevelure. Sa haute stature attire le regard des autres passants. Un bel homme qui ne paraît pas ses soixante dix ans. Il scrute chaque tronc d’arbre bordant le quai. Enfin, il s’arrête devant l’un d’eux et caresse du doigt l’un des nombreux graffitis qui marquent son écorce. Deux noms : Inès et Jorge, maladroitement encerclés d’un cœur. Incroyable, il l’avait retrouvé, la gravure était toujours là.

Cinquante ans auparavant, il était venu sur ce même quai avec Inès. Lui, Jorge, l’argentin venu à Paris pour des études d’architecture, avait réussi à plaire à la ravissante Inès. Il n’était pourtant pas le seul à lui faire les yeux doux. Elle travaillait dans un café non loin de Notre Dame pour payer ses études de lettres. Son père, veuf et ouvrier, ne pouvait se permettre de lui offrir l’université. Les grands yeux noirs et vifs d’Inès, ses pommettes roses et saillantes, son rire sonore et communicatif. Les jeunes étudiants de la Sorbonne étaient toujours après elle. Et pourtant, c’est bien Jorge qui la séduisit malgré sa maladresse et son français approximatif ou peut-être grâce à  cela. Leur amour était comme un tourbillon, une vague submergeant leurs êtres. Jamais Jorge n’avait ressenti cela, une passion aussi pure qu’évidente.

L’année universitaire passa rapidement entre les cours et les bras d’Inès. Le mois de juillet le ramena à Buenos Aires pour ne jamais le voir revenir. Son père, gravement malade, succomba peu de temps après son retour. Il fallut s’occuper de la succession. Jorge, fils unique, dût reprendre les reines de l’entreprise textile familiale. Les responsabilités ont plongé le doux visage d’Inès dans les limbes. La lâcheté le fit totalement disparaître. Jorge savait que sa famille n’aurait pas accepté les origines sociales d’Inès. Il fallait que Jorge tienne son rang maintenant qu’il était capitaine d’entreprise et ne pas décevoir.

Il ne déçut pas, l’entreprise devint encore plus florissante, son mariage l’associa à une autre grande et riche famille. Certes, il était fier de sa réussite, de ses trois enfants mais de temps en temps un sentiment diffus de culpabilité venait assombrir son regard. Qu’était-elle devenue ?

Et puis, cette lettre arrivée la semaine dernière en provenance de Paris avait ravivé ses souvenirs. Deux lettres dans une grande enveloppe. L’une venait d’un notaire, Maître Verdurin, qui lui expliquait que Mlle Inès Landel était décédée le mois dernier et qu’elle avait demandé dans son testament l’envoi de la lettre ci-joint à Jorge. Dans cette dernière y était dit toute la douleur, toute l’incompréhension dues à son absence. Elle disait aussi qu’Inès ne s’était jamais mariée et qu’elle avait un fils. Leur fils. Prénommé Victor, en hommage à Horta que Jorge admirait, il était devenu architecte et avait un cabinet à Sèvres. Un fils, cinquante ans à rattraper, à se faire pardonner.

Les passants, qui se promenèrent ce soir-là quai St Bernard, virent un homme élancé, distingué, le visage noyé par les larmes et s’accrochant désespérément au tronc d’un arbre.

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34 réflexions sur “Une photo, quelques mots (152ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

  1. Oh là là effectivement, nous devons être des jumelles cosmiques ! 😀 Impressionnant de correspondances ! ♥ Moi aussi, il était d’Amérique du Sud, même si je ne l’ai pas écrit …

    Et la chute du premier est bien sympathique. 🙂

    • Je n’en revenais pas en lisant ton texte, ça me paraissait complètement fou ! Nous avons écrit chacune un versant de la même histoire, c’était vraiment troublant. Heureusement ton Inès n’a pas attendu 50 ans pour contacter Jorge !!!

  2. Personnellement, je préfère le second texte et effectivement, comme le dit Adrienne, il y a de quoi écrire un roman passionnant avec cette histoire.

    • C’est étonnant l’imagination. L’histoire de Jorge m’est apparue d’un seul coup et j’avais tous les détails de sa vie en tête alors que 5 minutes avant je faisais juste parler un arbre !!!

  3. Livre d’or du souvenir, l’arbre saigne souvent des amours et restera le témoin. Très bons textes. Petite faiblesse, peut-être de quoi tatouer ce pauvre arbre pour le second texte.

    • Je ne me suis pas étendu sur l’Amérique du Sud que je ne connais pas, je ne voulais pas non plus rentrer dans la période de dictature de l’Argentine. Mais cela permet juste d’évoquer cet horizon lointain.

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