L’affaire de Road Hill House de Kate Summerscale

Le 30 juin 1860, la maison de Samuel Kent à Road dans le Wiltshire, est en émoi. Saville, âgé de quatre ans, a disparu de sa chambre. La nurse , qui dormait dans la même pièce que l’enfant, pensait que Mrs Kent était venu le chercher après l’avoir entendu pleurer. Après de longues recherches, le corps de Saville est retrouvé dans la fausse des toilettes à l’arrière du jardin. Il a été poignardé et égorgé. La maison avait été entièrement fermée la veille au soir, personne ne pouvait y pénétrer de l’extérieur. L’assassin habite donc obligatoirement Road Hill House.

Kate Summerscale reconstitue de manière minutieuse ce fait divers qui marqua les esprits et fut à l’origine de plusieurs œuvres littéraires notamment « La pierre de lune » de Wilkie Collins. Le meurtre de Saville eut un écho retentissant dans la presse pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’enquête fut menée par un célèbre détective de Scotland Yard, Jack Whicher. Une unité de détectives en civil avait été fondée peu de temps auparavant en 1852. La figure du détective naît à cette époque et est rapidement transposée en littérature. Edgar Alan Poe fut le précurseur avec Dupin bien avant les anglais. C’est véritablement la naissance du corps d’élite londonien qui donne vie au détective intuitif, observateur, à l’affût du moindre détail et avec un sens élevé de la déduction. Cet archétype se retrouve dans « La maison d’Apre-vent » de Dickens avec l’inspecteur Buchet et bien entendu dans « La pierre de lune » où le personnage de Cuff est directement inspiré par Jack Whicher.

Ensuite la famille Kent semble au-dessus de tout soupçon. Il s’agit de la haute bourgeoisie issue de l’industrialisation. Comme pour l’affaire de l’assassinat de Mr Briggs dans un train de première classe, ce qui fascine c’est que les classes élevées soient vulnérables et touchées par le crime. L’intimité des Kent est rapidement mise à nu, la maison et les affaires personnelles de chacun sont fouillées. Cette recherche poussée est choquante à l’époque victorienne. La maison est un havre de paix, de repos qui doit être inviolable. Bien entendu la famille Kent se révèle plus complexe et moins lisse qu’il n’y paraissait. Saville, ainsi que deux autres enfants, est issu du second mariage de Samuel Kent. Quatre enfants du premier lit habitent également la maison. La deuxième Mrs Kent était la nurse des enfants et la première Mrs Kent était considérée comme folle. Les secrets de famille sont exposés aux yeux de tous et feront le sel des romanciers comme Mary Elizabeth Braddon dans « Le secret de Lady Audley ». « L’histoire familiale que Whicher reconstitua à Road Hill House donnait à penser que la mort de Saville s’inscrivait dans un tissu de tromperie et de dissimulation. Les romans policiers que l’affaire inspira, à commencer  par « La pierre de lune » en 1868, retinrent la leçon. Tous les suspects d’une énigme criminelle classique ont leur secret et, pour le garder, ils mentent, dissimulent, éludent les questions de l’enquêteur. Chacun a l’air coupable parce que chacun a quelque chose à cacher. »

Les enquêteurs et les journalistes vont faire leur miel des révélations sur la première Mrs Kent et sa soi-disant folie. La médecine aliéniste est en plein développement et tend à enfermer toute personne un peu fragile. Ses dérives sont pourtant connues et Wilkie Collins en avait fait le cœur de « La dame en blanc ». Mrs Kent était-elle vraiment folle ou a-t-elle été abusivement cloitrée chez elle ? Les révélations sur la vie antérieur de Samuel Kent sont bien évidemment le centre de l’affaire.

Tous les détails de ce fait divers concouraient à marquer les esprits et à attiser la curiosité morbide du public. Kate Summerscale retranscrit cette histoire et son contexte historique avec rigueur et précision. Le livre est extrêmement bien documenté et est aussi captivant qu’un roman policier.

My kingdom

Advertisements

34 réflexions sur “L’affaire de Road Hill House de Kate Summerscale

    • Je peux comprendre que l’on accroche pas, cette enquête est très détaillée, très minutieuse et l’on peut s’y ennuyer. Ce n’est pas mon cas car je trouve que cela donne beaucoup d’épaisseur et de réalisme à sa reconstitution de la vie quotidienne de cette époque.

  1. Ton billet est extrêmement intéressant et me donne très envie de lire… Wilkie Collins ! Cela fait des mois que cela trotte dans ma tête, je vais passer à l’acte.
    Concernant l’ouvrage de Kate Summerscale, je ne doute pas une seconde de l’intérêt qu’il peut avoir, surtout s’il est si bien documenté. J’aime beaucoup ces lectures policières-documentaires autour de fameuses « affaires » (j’ai eu une période Dahla Noir assez obsessionnelle), donc je note.

    • Oui il faut bien précisé qu’il s’agit d’une enquête, le livre serait bien trop détaillé pour un roman. J’aime la manière dont elle arrive à traiter autant de sujets en partant de ce fait divers.

  2. Après avoir acheté le chapeau de Mr briggs, je voulais lire celui-ci ! Si on retrouve la même écriture et documentation, je suis sûre que ça va me plaire ! La vérité, c’est que je voulais le lire pour ce mois-ci mais je n’ai pas eu le temps mais ça ne saurait tarder !

    • J’ai vraiment beaucoup aimé et tu retrouveras certains éléments traités dans le chapeau de Mr Briggs. Je pense que cela devrait te plaire. Pas de soucis pour la LC, nous aurons d’autres occasions d’en faire ensemble.

  3. J’avais aussi trouvé ce livre très intéressant dans sa manière, à partir d’un unique fait divers, de tirer plusieurs fils : la famille victorienne, les débuts de la police criminelle, de la presse à scandale… et bien sûr les débuts de la littérature policière.

  4. Comme George j’hésitais à cause du meurtre de cet enfant, mais toi et Miss Léo êtes en train de me faire changer d’avis ! je note aussi que vous avez préféré Le chapeau de Mr Briggs qui me tente beaucoup

    • Tu peux commencer avec Mr Briggs pour te mettre dans l’ambiance victorienne, il est vraiment excellent. Celui-ci est très bien aussi, très documenté et apportant de nombreux éclairages sur la société victorienne.

  5. Rebonjour Titine, suite à ton com, j’ai déjà le chapeau de Mr Briggs dans ma PAL (pas encore lu) et je suis au courant pour le nouveau Summescale. J’ai lu un billet mitigé chez Ys/Sandrine (blog d’yspadden). Bonne après-midi et merci.

    • Tu vas adorer « Le chapeau de Mr Briggs » qui est très bien documenté et bien écrit. J’avais lu également le billet de Ys mais je tenterai quand même le nouveau Summerscale.

  6. Je viens de lire cet ouvrage après avoir lu Pierre de lune et le Mystère d’Edouard Drood. Et je ne suis pas aussi enthousiaste que toi ! Malgré tout c’est un fait divers très intéressant ancré dans une époque.

  7. J’ai survolé ton billet, pour ne pas trop déflorer cette future lecture qui se fait attendre.
    Tu me donnes envie de le sortir pour mes vacances… je suis en pleine réflexion (ça ne me gâche pas mes nuits, rassures-toi !) pour établir une PAL d’été… vais essayer de finaliser ça pour la fin de semaine !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s