De grandes espérances de Charles Dickens

Le jeune Pip est orphelin, il vit avec sa sœur et le mari de celle-ci, Joe Gargery. Ce dernier est forgeron et Pip deviendra un jour son apprenti. Ces deux-là sont très proches, très complices face à la brutalité de la sœur de Pip. La petite famille évolue dans un village plongé dans l’humidité et la brume des marais. Un endroit idéal pour les forçats qui s’évadent parfois des pontons où ils sont enfermés. Ce qui vaut une rencontre effrayante et désagréable à Pip, contraint à nourrir un prisonnier en fuite. Passé cet évènement terrifiant, le cours de la vie de notre héros reprend avec le plaisir de bientôt travailler aux côtés de Joe dans la forge.

Une rencontre modifie pourtant les espérances de Pip. Son oncle Pumblechook est locataire de Miss Havisham, une riche femme recluse et mystérieuse. Lors d’un paiement de loyer, celle-ci fait part à Pumblechook de son envie d’avoir la compagnie d’un jeune garçon. Celui-ci pense immédiatement à Pip et espère bien pouvoir tirer des subsides suite aux visites. Pip se rend donc chez Miss Havisham où il découvre un univers totalement figé dans le temps. Il y fait surtout la connaissance d’Estella, la fille adoptive de Miss Havisham. Son amour pour elle change complètement sa destinée.

Charles Dickens écrivit à partir de décembre 1860 « De grandes espérances » pour sa revue « All the year around ». Le roman fut publié en feuilleton jusqu’en 1861 et rencontra un vif succès. Dix ans après « David Copperfield », Dickens choisit de nouveau la narration à la première personne du singulier. Il est vrai que « De grandes espérances » est très imprégné de l’enfance de l’auteur. La région où se situe l’action est celle du Kent, de Gadshill où Dickens a grandi et où il acheta une maison devenu adulte. Lui-même croisait des forçats et leur misère le frappa durablement. La prison de Newgate a un rôle important dans l’intrigue et Dickens enfant avait contemplé cette prison avec des « sentiments mêlés de crainte et de respect » et il soulignait, dans « Les esquisses de Boz », le côté effrayant de la construction qui semblait construite pour enfermer les gens sans aucune chance de les voir ressortir un jour.  Ces références expliquent peut-être l’ambiance mélancolique du livre. « De grandes espérances » est un roman initiatique douloureux. Pip va connaître la fortune, la réussite mais aussi la chute. Ce jeune prolétaire devient un monsieur en sacrifiant son cœur et sa générosité. La vie se chargera de lui faire la leçon. La fin devait être dans la même tonalité mais un ami de Dickens lui conseilla d’achever son roman sur une note plus joyeuse. Il n’en reste pas moins que c’est un sentiment de tristesse qui domine.

La grande force des « Grandes espérances » réside dans sa galerie de personnages tous plus fantasques les uns que les autres. M. Wemmick, travaillant pour le tuteur de Pip, s’est construit un petit château-fort avec pont-levis en plein Londres. Il tire des coups de canon pour amuser son père. Mrs Pocket, totalement perdue dans son monde et insensible à ceux qui l’entourent, demande des nouvelles de sa mère à Pip… Et puis il y a l’incroyable Miss Havisham. Quel formidable témoignage de l’inventivité de Dickens ! Cette femme, délaissée le jour de son mariage, a décidé que le temps devait s’arrêter. Tout est resté intact depuis ce jour fatidique : « Je vis que tout ce qui aurait dû être blanc dans le champ de mon regard l’avait été jadis, mais était aujourd’hui sans lustre, jauni et fané. Je vis que la mariée dans sa robe nuptiale, était flétrie comme la robe et comme les fleurs et qu’elle n’avait plus d’éclat, sinon l’éclat de ses yeux au fond de leurs orbites. Je vis que la robe avait été posée jadis sur le corps arrondi d’une jeune femme, et qu’elle béait à présent sur un corps qui n’était plus qu’os et peau. » Le gâteau de mariage trône toujours sur la table, les horloges sont arrêtées sur l’heure où Miss Havisham apprit que son fiancé ne viendrait pas. Je suis fascinée par ce personnage, l’idée de Dickens est brillante et est l’illustration parfaite de l’idée centrale du roman : les espérances déçues.

Je vous l’ai déjà dit, Charles Dickens est un génie et ce ne sont pas « De grandes espérances » qui me feront changer d’avis ! L’auteur y fait preuve d’une grande sobriété qui convient parfaitement à la tonalité mélancolique du récit. La truculence est moins présente mais l’émotion est bel et bien là. Pip est un beau personnage, profond et infiniment humain.

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19 réflexions sur “De grandes espérances de Charles Dickens

    • Comme je te comprends, moi aussi je veux tout lire de Dickens ! « Les grandes espérances » est un livre qui est très différent de « Oliver Twist » mais tout aussi brillant.

  1. J’ai commencé à lire « De grandes espérances » il y a quelques années mais (je ne me souviens plus vraiment pourquoi) j’ai arrêté cette lecture … C’est bizarre d’ailleurs car j’avais dévoré « Oliver Twist » ! ça fait quelque temps que je songe à recommencer ce roman (et ton avis m’en donne encore plus envie) d’autant plus que je me rappelle avoir été frappée par Miss Havisham et son mariage avorté !

    • Mais pourquoi avoir arrêté ??? Il faut que tu recommences ! Ah Miss Havisham…quel extraordinaire personnage ! Je n’oublierai jamais son histoire et sa vie totalement figée.

      • Aucune idée, je me pose moi-même la question ! je vais peut-être mettre ça dans mes résolutions ‘littéraires’ de 2013 : finir « Des grandes espérances » …
        Rien à voir, mais j’aime beaucoup la petite neige qui tombe sur ton blog !!

        • 😉 C’est une belle résolution pour commencer l’année ! Merci pour la neige, ça me plaît bien aussi ! J’ai découvert ça l’autre jour dans le tableau de bord wordpress, il neigera jusqu’au 4 janvier (ne me demande pas pourquoi ils ont choisi cette date, je n’en ai aucune idée !).

  2. Moi ce livre est dans mes résolutions, puisque nous allons le lire en LC avec Adalana et tous ceux qui se joindront à nous. Ce que tu en dis ne fait que redoubler mon envie de le lire. Je n’ai encore jamais lu Dickens, mais j’ai lu quelques pages de Nicholas Nickelby il y a peu de temps car il y était cité comme référence dans un livre. Et j’ai été complètement happée. J’espère avoir le temps de le lire pendant mes vacances. En tout cas, j’ai hâte de découvrir ce personnage de Miss Havisham !

    • J’ai hâte de lire vos billets sur votre LC. J’espère que vous allez tous apprécier ce grand roman. Normalement tu ne devrais plus le lâcher une fois que tu l’auras ouvert. Et nous pourrons reparler de l’extraordinaire Miss Havisham.

    • Je pense que si tu as peur de Dickens, tu peux commencer par « De grandes espérances ». Il est beaucoup moins excessif et caricatural dans celui-ci.

  3. Je suis jalouse de voir que tu as fini ce roman : je me suis arrêtée juste avant son arrivée à Londres. J’avoue que tout le début m’a fait l’effet d’être décousue et le rôle de Miss Havisham m’a paru obscure… Mais je verrai bien par la suite…

    • C’est marrant, je n’ai pas du tout eu cette impression. Le personnage de Miss Havisham est essentiel, c’est elle qui donne de grandes espérances à Pip.

  4. Bonjour ! Je découvre seulement maintenant ton joli blog et je suis contente d’avoir lu ton billet sur « De grandes espérances ». J’avais décidé cette année de découvrir enfin Dickens et j’avais jeté mon dévolu sur ce titre-là sans trop savoir à quoi m’attendre ni si c’était un bon choix ou non. Mais voilà que la lecture de ta chronique me rassure tout à fait et j’ai encore plus hâte de le lire !
    Je te souhaite une bonne lecture avec « L’Idiot », j’ai eu un avis assez mitigé sur ce roman. Peut-être que je n’étais pas encore prête pour ça. J’ai l’impression que certains livres « attendent leur moment » pour se laisser pleinement apprécier. J’espère que c’est le cas pour toi.
    A bientôt 🙂

    • Lire un Dickens est toujours un bon choix ! Si tu as regardé un peu mon blog, tu as du te rendre compte que je suis fan…et donc impossiblement objective !
      Je suis d’accord avec toi, il y a parfois un bon moment pour découvrir un livre. Pour le moment, je dois te dire que j’adore « L’idiot ». C’est vrai que j’apprécie beaucoup l’art de Dosto et j’aime beaucoup le prince Mychkine.

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