Proust contre la déchéance de Joseph Czapski

Joseph Czapski (1896-1993), peintre et théoricien de l’art, intègre l’armée polonaise le 1er septembre 1939. Il est fait prisonnier par les Soviétiques à la fin septembre et est interné à Starobielsk avec d’autres officiers polonais. Dans ce camp, 4000 officiers sont entassés et pour surmonter cette épreuve ils décident de se faire des conférences. Ces dernières étaient interdites et se faisaient en cachette. En avril 1940, les officiers polonais furent déplacés et des milliers d’entre eux furent exécutés dans la forêt de Katyn près de Smolensk. Joseph Czapski fit partie des survivants qui furent transférés au camp de Griazowietz où ils restèrent jusqu’en 1941. Dans ce camp, les conférences reprirent de manière plus officielle. Les gradés y parlaient de politique, d’histoire, de peinture et de littérature. Joseph Czapski décida quant à lui de parler de l’œuvre de Marcel Proust. Il le fit sans documentation, sans « La recherche du temps perdu », il faut donc souligner son extraordinaire travail de mémoire.

Joseph Czapski parle admirablement de Proust et de son œuvre. Proust le dandy, le mondain qui décida de se plonger corps et âme dans l’écriture : « Proust s’enfonce dans son travail littéraire. Il s’enterre depuis cette étape jusqu’à sa mort, de plus en plus, dans sa chambre de liège. » A contre-courant de ce qui se faisait (un style plutôt bref et pressé), Marcel Proust écrit son roman fleuve, décrit et invente un univers. A l’origine, la recherche était un flux continu sans interruption de chapitres, de volumes, sans alinéa, sans marges. Idée folle et parfaitement impossible à éditer, Proust devra découper son travail pour le faire accepter. Cette forme initiale, qui aurait été  illisible, est logique et correspond parfaitement au projet de Proust. La recherche est en effet un flot continu de pensées, de sensations, de vies. Le moindre sentiment, la moindre impression y sont disséqués pour rendre ce qu’est la complexité de l’être humain. Joseph Czapski l’exprime ainsi : « La forme du roman, la construction de la phrase, toutes les métaphores et les associations sont une nécessité interne, reflétant l’essence même de sa vision. Ce n’est pas le fait cru, je le répète encore, qui hante Proust, mais les lois secrètes qui le régissent, c’est le désir de rendre conscients les rouages secrets de l’être les moins définis. » La complexité de la phrase comme miroir de l’âme humaine.

Proust hanté, possédé par son œuvre, est présenté par Joseph Czapski comme un obsessionnel revenant toujours sur son travail. Proust avait l’obsession de la perfection, du mot juste, de la phrase exacte (on sait à quel point ses retouches ont pu rendre fous ses éditeurs). L’auteur cherche un absolu inatteignable, une perfection qu’il semble avoir bel et bien atteint si l’on écoute ses lecteurs.

« Proust contre la déchéance » est admirable, c’est une leçon de survie grâce à l’art et une excellente analyse du plus grand auteur français.

Merci aux éditions Phébus d’avoir édité cette belle conférence et à Bénédicte de me l’avoir envoyée.

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8 réflexions sur “Proust contre la déchéance de Joseph Czapski

  1. Je suis comme Keisha, s’il est en poche, je le veux ! J’avais déjà repéré ce livre sur le blog de dominique me semble-t-il et je trouvais que c’était un bel hommage à littérature qui n’est pas toujours gratuire… ou inutile (bien que j’adore la phrase de Gautier, « tout ce qui est utile est laid !)

    • Je suis assez d’accord avec Théophile Gautier dans le sens ou tout ce qui est futile est nécessaire. Et la littérature, comme tous les arts, peut sembler inutile mais en réalité elle permet de vivre. Ou de survivre comme dans le cas de Joseph Czapski.

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