La promesse de l’aube de Romain Gary

« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » La mère de Romain l’élève seule depuis sa naissance. C’est une femme énergique et débrouillarde, sacrifiant sa vie de femme aux besoins de son fils adoré. Ancienne artiste dramatique de seconde zone, elle rêve pour Romain le destin glorieux qu’elle n’a pas eu : « Elle voulait être une grande artiste et je faisais tout ce que je pouvais. ». Cette promesse du titre, c’est donc aussi celle que se fait à lui-même un fils, à l’aube de sa vie, de réaliser les espoirs fous que sa mère a placés en lui.

Largement autobiographique, La promesse de l’aube est le récit de la jeunesse de Romain Kacew, né russe, juif, et arrivé à Nice à treize ans, dans les années 20, après quelques années passées en Pologne où sa mère avait échoué après avoir fui la Russie soviétique. La France était en effet le seul pays digne, aux yeux de cette francophile acharnée, d’accueillir le génie de son fils. A cette lecture on mesure à quel point sa mère excessivement aimante détermina la destinée de Romain Gary, faisant de lui un humaniste assoiffé de justice et d’absolu, et l’un des plus grands écrivains français.

Même séparé d’elle, comme pendant la guerre alors qu’il était soldat de la France libre, Romain continue de sentir sa présence à ses côtés, veillant sur lui. Le tempérament volcanique de cette maîtresse femme est évoqué avec beaucoup de tendresse, et donne lieu à des scènes cocasses, lorsque par exemple elle claironne à qui veut l’entendre quel grand homme sera son fils, plongeant celui-ci dans la honte et la confusion ! L’humour – « L’humour  est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » – est d’ailleurs très présent dans ce texte, et Gary n’hésite jamais à tourner « cette arme essentielle » contre lui-même. La scène hilarante de sa calamiteuse audition de comédien devant un directeur de théâtre de Varsovie en témoigne.

« Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio, Ambassadeur de France », « Tu seras Victor Hugo, Prix Nobel », « Nijinsky ! Nijinsky ! Tu seras Nijinsky ! Je sais ce que je dis ! », « Tu auras toutes les femmes à tes pieds »… Sa vie durant Romain Gary courut après cette promesse que sa mère n’eut pas la chance de voir tenue. Il connut certes les honneurs et le succès, mais aussi une insatisfaction existentielle qu’il analyse avec une lucidité d’autant plus émouvante lorsque l’on connaît la fin tragique de l’auteur : « […] une farouche résolution de redresser le monde et de le déposer un jour aux pieds de ma mère, heureux, juste, digne d’elle, enfin, me mordit au cœur d’une brûlure dont mon sang charria le feu jusqu’à la fin. […] au fur et à mesure que je grandissais, ma frustration d’enfant et ma confuse aspiration, loin de s’estomper, grandissaient avec moi et se transformaient peu à peu en un besoin que ni femme ni art ne devaient plus jamais suffire à apaiser. »

Lu dans le cadre du Prix de Campus.

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8 réflexions sur “La promesse de l’aube de Romain Gary

    • @les Livres de George : c’est un auteur dont on parle bizarrement assez peu, ou pas assez à mon goût en tout cas, alors qu’il est un immense écrivain.

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