La fabrique des illusions de Jonathan Dee

Molly Howe grandit dans la petite ville d’Ulster, dans l’État de New York. Ville née uniquement grâce à l’arrivée d’IBM dans les années 1960-70 et qui s’avèrera aussi fragile qu’une coquille vide. C’est dans ce décor au bord du déclin que s’installe la famille Howe et qui sera comme une illustration de Ulster : une mère dépressive, un père jouant les hommes heureux à tout prix, un fils qui deviendra gourou et Molly, insaisissable et distante.

A dix ans de là, à New York, John Wheelwright travaille dans une agence de publicité après avoir fait des études d’histoire de l’art. Malgré son succès, John est un peu insatisfait de l’univers de la pub. Il se fait alors remarquer par l’un des fondateurs de l’agence où il travaille : Mal Osbourne. Ce dernier a une vision singulière de la pub : « Le langage de la publicité est le langage de la vie américaine : de l’art américain, de la politique américaine, des médias américains, de la loi américaine, des entreprises américaines. En changeant ce langage, par voie de conséquence, nous changerons le monde. » Osbourne décide de créer une communauté d’artistes à Charlottesville pour réinventer la pub et John décide le suivre.

Ce deuxième roman de Jonathan Dee traduit en français fait montre des mêmes qualités et défauts que « Les privilèges ». La construction du livre est encore une fois brillante. La première partie alterne les vies de Molly et de John sans rapport apparent et à des époques différentes. L’alternance s’accélère petit à petit pour en arriver à leur rencontre. La deuxième partie est le journal de John à Charlottesville. La dernière reprend la voix d’un narrateur neutre pour clôturer le roman. Ces choix apportent beaucoup de rythme au livre et Jonathan Dee est passé maître dans l’art d’alterner les points de vue.

« La fabrique des illusions » est une critique du monde des images et de la pub en particulier à travers la colonie d’Osbourne. Le personnage fait bien entendu penser à Oliviero Toscani (le créateur des campagnes de Benetton qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque). Il veut changer le monde mais sa démarche finit par être cynique. Remplacer la pub par des œuvres d’art dévalorise le travail intellectuel des artistes et annihile tout message subversif porté par l’art. Le consumérisme galopant n’en est en rien modifié, la pub a au moins l’honnêteté  de son objectif. Elle ne peut utiliser le langage subtil et intelligent des artistes. Dans cet univers voué au désastre, se retrouvent Molly et John. Deux personnages extrêmement intéressants et décortiqués sous la plume de Jonathan Dee. Molly semble ne faire que passer, instable et indifférente, elle est dans l’incapacité d’aimer. John est notre Candide, plein d’illusions, d’envies, il ira de déception en catastrophes. Serait-il à l’image du rêve américain ?

Malgré sa brillante construction et sa fine analyse sociétale, je suis restée un peu extérieure au roman. Comme pour « Les privilèges », Jonathan Dee regarde son monde avec beaucoup de distance et laisse peu de place à son lecteur. J’aurais aimé ressentir de l’empathie ou de l’antipathie pour les personnages, me sentir plus impliquée dans leur histoire.

« La fabrique des illusions » nous montre encore une fois le grand talent de Jonathan Dee, auteur brillant et lucide sur notre époque. S’il laisse un peu plus son lecteur rentrer dans son monde, ce sera grandiose. J’attends donc la suite.

Merci à Babelio et Masse Critique pour cette lecture.

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11 réflexions sur “La fabrique des illusions de Jonathan Dee

  1. ton beau billet et le thème me donnent envie de me pencher sur le livre même s’il y a quelques bémols… PS : je vois que je le mois américain n’est pas terminé !

    • Je te conseille quand même de commencer par « Les privilèges » si tu souhaites découvrir Jonathan Dee. Tu as raison, j’ai l’impression d’être encore dans le mois américain puisque j’ai lu Toni Morisson et Adam Ross après celui-ci.

  2. On dirait bien que ce qui m’avait déplu dans Les Privilèges (cette distanciation neutre et froide avec les personnages) est encore plus marquant dans celui-ci. Je pense donc m’abstenir !

    • Disons que la distance se prêtait vraiment bien aux « Privilèges », avec cette étude entomologique des ultras riches. Pour cette histoire, j’aurais préféré plus d’empathie.

  3. Bizarrement, je n’attends pas la suite… je ne pense pas tenter une autre rencontre avec l’auteur…. le roman n’a pas été à la hauteur de mes attentes…

  4. Pingback: La fabrique des illusions / Jonathan Dee | uncoindeblog

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