Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

En 1919, un bateau transportant des femmes japonaises fait route vers les États-Unis. Ces femmes quittent leur pays pour se marier, pour un avenir meilleur ou pour aider leurs familles. La plupart n’ont jamais quitté leur pays, leur province. Elles n’ont pas choisi leur futur mari, elles ont juste correspondu avec lui et reçu une photo. Le temps sur le bateau se partage entre angoisse et excitation. La traversée est longue et fatigante. Et l’arrivée à San Francisco est des plus décevantes : « Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. Que les portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres qu’ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d’autres, des professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des mensonges pour ravir le cœur. »  Premiers mensonges, premières désillusions, un début bien triste pour leur nouvelle vie américaine.

Lors du Festival America, j’ai eu l’occasion d’entendre parler Julie Otsuka et j’ai tout de suite été intriguée par son roman. L’auteur a choisi une forme originale en employant la première personne du pluriel pour raconter l’histoire de ces femmes japonaises. L’emploi du « nous » est un véritable tour de force, Julie Otsuka réussissant ainsi à englober de multiples voix, de multiples destinées. En seulement 142 pages, toutes ces vies nous sont exposées à travers différents moments comme la première nuit, les naissances ou les enfants. Chacune de ces étapes fait l’objet d’un chapitre.

Ces femmes ne connaissent que les épreuves, le travail, le regard malveillant des blancs. Leurs vies sont un combat continuel pour se faire accepter, se faire comprendre et apprécier. Leurs rêves sont étouffés, leurs espoirs vains. Et lorsqu’elles se sont un peu intégrées, la guerre éclate. Le Japonais devient l’ennemi, le traître qu’il faut bannir. La vie de ces femmes japonaises se transforme en cauchemar. Le soupçon pousse les Américains à les chasser, les parquer dans des camps. Les Japonais disparaissent des villes américaines.

Le drame de ces femmes est porté par une écriture incantatoire, Julie Otsuka choisissant de répéter ses débuts de phrases. Ce procédé transforme la narration en litanie et donne toute sa force aux témoignages des personnages. Leurs voix perdues dans l’oubli de l’Histoire nous arrivent aujourd’hui grâce au formidable talent de Julie Otsuka. Ces destins touchants résonneront longtemps dans les têtes de ceux qui ouvriront ce livre.

Un grand merci à Bénédicte et aux éditions Phébus pour cette découverte.

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29 réflexions sur “Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

  1. Je l’ai repéré sur deux ou trois blogs et ton billet me confirme qu’il faut que je le lise ! L’histoire a l’air très sombre mais l’écriture semble vraiment très belle

    • Ce livre a fait pas mal parler de lui en cette rentrée littéraire et c’est vraiment mérité. Je te le prêterai si tu veux, cela n’alourdira pas trop ta PAL. 😉

    • Le style pourrait être lassant si le livre était très long mais sur 140 pages, cela passe très bien et rend parfaitement la multitude des destinées.

    • Cela ne m’étonne pas, on a beaucoup parlé de ce livre et je trouve vraiment que c’est mérité. Le style est vraiment original et les destinées de ces femmes bouleversantes.

  2. Je trouve le titre très beau … Et ton commentaire enthousiaste me donne très envie de découvrir ce roman et cette auteure ! je note ! merci !

    • Le titre est très beau et est bien à l’image du reste du texte. C’est un texte marquant grâce à son style et aux destins de ces femmes japonaises. Encore une fois, je ne peux que te le conseiller.

  3. Bonsoir Titine, moi, j’ai été gênée par le style narratif. Cela met une distance entre nous et les personnages (nombreux) et je ne suis pas arrivée à avoir de l’empathie. Je suis relativement déçue. Bonne soirée.

    • Je comprends que tu sois déçue car ce roman a reçu un concert de louanges. Fort heureusement, nous n’aimons pas tous la même chose ! Comme tu l’as lu dans mon billet, j’ai beaucoup apprécié le mode narratif choisi par l’auteur et ce chœur de femmes m’a emporté.

    • Je n’avais jamais lu de livre raconté à la première personne du pluriel. C’est étonnant et vraiment frappant. Je crois que l’on ne risque pas d’oublier ce chœur de femmes japonaises.

  4. Pingback: Certaines n’avaient jamais vu la mer | D'autres vies que la mienne

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