Tirez sur le pianiste ! de David Goodis

« Il n’y avait pas de réverbère, aucune lumière dans cette rue étroite du quartier de Port Richmond, à Philadelphie. Une bise glaciale soufflait du Delaware tout proche, faisant fuir les chats errants vers les caves chauffées. La pluie de fin novembre cinglait par rafales les fenêtres obscurcies par la nuit, aveuglant l’homme qui venait de tomber. A genoux sur le bord de la chaussée, la respiration haletante, il crachait du sang et se demandait s’il n’avait pas une fracture du crâne. Fonçant à l’aveuglette, tête baissée, il s’était écrasé le front contre un poteau télégraphique (…). »

Cet homme fuyant dans la nuit se nomme Turley Lynn. Il est suivi par deux hommes en voiture et a trempé dans une affaire louche. Il cherche de l’aide et pense la trouver auprès de son frère Eddie, pianiste dans un bar, le Hut. Mais ce dernier ne veut surtout pas être impliqué dans les affaires de ses deux frères, il sait à quel point ils sont doués pour se fourrer dans le pétrin. Eddie ignore donc copieusement Turley quand celui-ci arrive au Hut. Mais il ne peut finalement s’empêcher de donner un petit coup de main à son frère. Il pousse des caisses devant les poursuivants afin de les ralentir et permettre à Turley de leur échapper. Un tout petit geste qui va pourtant bouleverser le cours de la vie d’Eddie.

David Goodis est un grand maître du roman noir. L’atmosphère sombre, désespérée est mise en place en quelques lignes. On comprend tout de suite que les personnages que l’on va croiser sont des losers, des hommes et des femmes blessés par la vie. La galerie de portraits est d’ailleurs éblouissante. David Goodis décrit ses personnages avec beaucoup d’acuité et de mansuétude pour leurs faiblesses. On rencontre dans « Tirez sur le pianiste » une patronne de bar jalouse et vieillissante, un ancien catcheur nommé l’Ours se croyant toujours aussi fort, Clarice la prostituée occasionnelle et Lena la serveuse généreuse qui n’a pas froid aux yeux. Et puis il y a Eddie, le personnage central du roman. On le découvre à son piano, il est décrit comme un pauvre bougre : « Sa veste et son pantalon étaient fripés, rapiécés. Ses vêtements paraissaient sans âge et trahissaient son indifférence pour les indications du calendrier et les impératifs de la mode. Il s’appelait Edward Webster Lynn et gagnait sa vie en jouant du piano au « Hut » six jours sur sept, de neuf heures du soir à deux heures du matin. Son salaire était de trente dollars ; pourboires compris il devait gagner trente-cinq à quarante dollars par semaine. Ça lui suffisait amplement. Il n’avait ni femme, ni voiture, pas de dettes, ni de charges. » Eddie est un Bartleby, tout lui semble indifférent et rien ne le touche. Il est retiré dans sa bulle, dans sa musique. Eddie est un mystère pour tous ceux qui le côtoient. Mais au fur et à mesure, le masque impassible se fendille et les drames de la vie d’Eddie se font jour. Comment Edward Webster Lynn, concertiste de renom, est devenu Eddie, pianiste dans un rade miteux ? C’est ce que David Goodis nous dévoile au fil du roman. Eddie a une destinée tragique, la poisse lui colle aux basques comme du goudron chaud. Rien à faire, il finit toujours par se faire embringuer par ses frères à qui la chance n’a jamais souri non plus. Des ratés, des paumés que rien ne sauvera jamais.

« Tirez sur le pianiste » est un chef-d’oeuvre du roman noir américain. Aucune lueur d’espoir chez David Goodis, tout est noir et désespéré. La fatalité implaccable s’abattra une nouvelle fois sur Edward Webster Lynn pour lequel j’ai éprouvé une immense sympathie. Après la lecture du roman de Goodis, je vous conseille l’excellente adaptation réalisée par François Truffaut.

Publicités

5 réflexions sur “Tirez sur le pianiste ! de David Goodis

  1. j’aime bien les atmosphères désespérées et je ne connais pas cet auteur : deux bonnes raisons pour que je plonge dans ce polar (sans me tromper d’années cette fois ci !)

  2. @Alice : Si tu as aimé l’adaptation de Truffaut, tu vas également aimé le livre de Goddis. Mon cher François a très bien rendu l’atmosphère du roman.

    @Maggie : Effectivement deux bonnes raisons pour te lancer dans ce génial roman de Goodis, j’espère que tu aimeras. Après tu pourras lire Hammett !! 🙂

  3. Je viens de lire la pêche aux avaros de goodis et j’ai tellement aimé que je vais m’en commander !Je vais essayer de faire un billet pour commencer mon challenge ! Merci ! Je viens de découvrir un auteur vraiment atypique !

  4. @Maggie : Je suis super contente de t’avoir fait découvrir Goodis, c’est vraiment un auteur très intéressant. Si tu veux en lire un autre, tente « Tirez sur le pianiste » c’est génial !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s