Un monde d'amour de Elizabeth Bowen

La propriété de Montefort en Irlande est plongée dans la torpeur. L’été, la chaleur écrasent pour une fois cette région : « C’était le mois de juin, d’un été tel qu’on n’en avait presque jamais vu dans cette Irlande du Sud, stupéfaite elle-même d’être sans nuages, tant cette région était accoutumée aux éveils tardifs, aux aurores humides et nébuleuses. » Les habitants de Montefort sont accablés par la chaleur, l’atmosphère est pesante, encore plus que d’habitude. Lilia, son mari Fred et leurs deux filles vivent là et doivent entretenir la propriété. Celle-ci ne leur appartient pas, c’est celle de tante Antonia. En réalité aucun lien familial ne les unit. Lilia devait épouser le cousin d’Antonia, Guy. Malheureusement il mourut pendant la première Guerre Mondiale et laissa Montefort à Antonia. Cette dernière, attristée par le destin de Lilia, décida de la prendre sous sa coupe et alla jusqu’à lui choisir un nouveau mari. Les vies des deux femmes sont depuis  inextricablement liées et cela ne va pas sans regret ou rancune. Cette situation tendue est brusquement chamboulée par la découverte de lettres d’amour par la fille aînée de Lilia, Jane. Ces lettres dormaient dans le grenier et avaient été écrites par Guy. Mais le nom de la destinataire n’est pas mentionnée. A qui le jeune homme écrivait-il si passionnément avant son départ au front ?

Elizabeth Bowen était passée maître dans l’art d’installer des ambiances pesantes et délétères. Ici il n’y a pas que la chaleur qui étouffe les personnages, leurs souvenirs le font tout autant. La tension entre Lilia et Antonia est sans cesse palpable et pourtant le lien créé entre elles est profond. Leur relation est extrêmement complexe et repose essentiellement sur l’absent : Guy. C’est son fantôme que va réveiller la découverte de Jane. Guy semble revivre à travers ses lettres et hante tout le roman. Chacun se remémore Guy et ce qu’aurait été Montefort s’il n’était pas mort. Chez Lilia et Antonia, ce sont les échos de la jeunesse qui resurgissent. Toutes deux étaient fascinées et amoureuses de Guy, de son enthousiasme, de sa fougue. Même Fred, qui ne l’a pas connu, semble l’admirer. Lilia est celle qui est la plus amère. Le mariage avec Guy lui promettait beaucoup de bonheur, de prospérité, de hauteur sociale. Sa mort semble avoir stoppé net le destin de Lilia, que de possibles envolés !

« L’affux des souvenirs provoque une émotion dont l’intensité vous épuise ; il consume les cellules du cerveau, sinon le corps lui-même. La vérité se met ensuite à ronger la structure affaiblie. » Car la douloureuse évocation du passé ne sera pas vaine. La découverte de Jane va permettre de briser l’immobilisme du présent. Guy n’avait pas dit tout ce qu’il avait à dire le matin de son départ sur le quai de la gare où étaient venues à tour de rôle Lilia et Antonia. Il semble revenu clarifier les choses et libérer l’esprit des deux femmes. La lumière est pour une fois au bout du roman d’Elizabeth Bowen, l’avenir s’ouvre à nouveau pour les femmes de la famille.    

Le talent d’Elizabeth Bowen sait rendre parfaitement la lourdeur de l’atmopshère, en tant que lectrice j’ai ressenti cette pesanteur, ce délitement des corps et des âmes. Le passé, comme une chape de plomb, immobilise les destinées. Comme souvent chez Elizabeth Bowen et les écrivaines de la même époque, ce sont les rêves enfuis qui gâchent la vie des femmes. Moins touchant que « Emmeline » , « Un monde d’amour » reste quand même une bonne démonstration du talent de cette grande dame de la littérature irlandaise.

Un grand merci à Jérôme et aux éditions Points.

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8 réflexions sur “Un monde d'amour de Elizabeth Bowen

  1. J’ai abandonné ce livre en cours de route car si je lui reconnais une grande qualité d’écriture – même magnifique écriture – je n’ai pas réussi à m’intéresser à l’univers de cette famille… Je crois que j’ai un autre roman de cet auteur dans ma PAL, je vais essayer de découvrir un autre livre de cet auteur… Je ne m’avoue pas vaincue !

  2. J’ai envie d’essayer. J’ai lu un texte autobiographique d’Elizabeth Bowen. J’étais mitigée. Mais ton billet me donne envie d’essayer un autre ouvrage.

  3. @Maggie : J’avais ressenti la même chose que toi avec « Les petites filles », je n’avais pas réussi à m’intéresser aux personnages. Il y a une certaine distance chez Elizabeth Bowen, il n’y a pas forcément beaucoup d’empathie pour les personnages. J’ai eu un passage à vide dans celui-ci vers le milieu mais finalement j’ai apprécié cette histoire de femmes sur plusieurs générations.

    @Allie : J’avais également été mitigée lorsque j’avais lu « Les petites filles ». Si tu dois en lire un autre, je te conseillerais plutôt « Emmeline » dont la lecture m’avait enchantée.

  4. J’ai lu « Emmeline » l’été dernier, qui m’avait bien plu. Même chose pour « 7 hivers à Dublin ». J’ai « Dernier automne » dans ma PAL… mais je ne connais pas celui-ci. Sympa en tout cas les rééditions d’écrivain(e)s oublié(e)s !

  5. @Maeve : Je vois que tu connais bien Mrs Bowen ! J’ai également lu « Les petites filles » qui m’avait moins emballé que « Emmeline ». J’ai découvert cet auteur grâce aux éditions Phébus qui ont souvent la bonne idée de rééditer des auteurs méconnus en France. Que les éditeurs continuent à nous faire faire de belles découvertes !

  6. @Manu : Tu me diras lequel tu as dans ta PAL, je ne suis pas toujours convaincue par Elizabeth Bowen mais j’ai beaucoup aimé l’atmosphère de celui-ci.

    @Lou : Cela ne m’étonne pas ! 🙂 J’ai hâte de savoir ce que tu en penses.

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