Allah n'est pas obligé de Ahmadou Kourouma

Le jeune Birahima est le narrateur de « Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou Kourouma. Sa vie commence bien mal, son père meurt lorsqu’il est enfant et sa mère est cul-de-jatte suite à une infection. Birahima est totalement livré à lui même et devient rapidement un enfant de la rue : « Avant de débarquer au Liberia, j’étais un enfant sans peur ni reproche. Je dormais partout, chapardais tout et partout pour manger. Grand-mère me cherchait des jours et des jours : c’est ce qu’on appelle un enfant de la rue. J’étais un enfant de la rue. »  Sa mère ne tarde pas à rejoindre son mari et Birahima se retrouve orphelin. Malheureusement sa grand-mère est trop âgée pour s’occuper de lui. L’enfant est confié à sa tante qui habite au Liberia et il doit la rejoindre par ses propres moyens. En route, il rencontre Yacouba, un féticheur, marabout, multiplicateur de billets. Tous deux vont chercher la tante à travers le Liberia puis la Sierra Leone et se retrouveront confrontés à la dure réalité des guerres tribales.

« Allah n’est pas obligé » est un livre marquant à cause de l’incroyable violence décrite par Ahmadou Kourouma. Les guerres tribales ravagent le Liberia et la Sierra Leone. Les populations sont décimées en fonction de leur appartenance à telle ou telle ethnie ou tribu. Elles sont les otages des luttes entre bandes rivales. Les chefs de tribu prennent le pouvoir à tour de rôle, l’instabilité règne en maître sur ces pays. Bien entendu le but de ces rivalités est le contrôle des matières premières et donc de l’argent. Le Liberia possède des mines d’or, de diamants qui ne profitent jamais au peuple qui se meurt de pauvreté.

Pour posséder les mines, les chefs de tribus emploient la violence, la torture. L’un d’eux coupe les mains, les bras (et parfois plus…) des salariés d’une mine d’or pour en prendre la tête. Ces sales besognes sont le plus souvent effectuées par des enfants-soldats. Birahima devient rapidement l’un d’entre eux. Il s’en réjouit même lorsqu’on lui annonce qu’il se rend au Liberia : « Là-bas, il y avait la guerre tribale. Là-bas, les enfants de la rue comme moi devenaient des enfants-soldats qu’on appelle en pidgin américain d’après mon Harrap’s small-soldiers. Les small-soldiers avaient tout et tout. Ils avaient des kalachnikov. Les kalachnikov, c’est des fusils inventés par un Russe qui tirent sans arrêter. Avec les kalachnikov, les enfants-soldats avaient tout et tout. Ils avaient de l’argent, même des dollars américains. » Birahima, orphelin et pauvre, n’a d’autre choix pour survivre que de devenir un meurtrier. On reste effarés devant la cruauté des destins de ces enfants qui n’ont droit à aucune innocence. Comment une société peut-elle se sortir de la misère alors que ses enfants sont sacrifiés ?

Ce récit terriblement réaliste m’a plu mais deux choses m’ont empêché d’être totalement conquise. Ahmadou Kourouma prend grand soin de nous décrire les situations politiques et les successions des chefs de tribu. Ces passages sont à mon goût trop longs et finissent par nous embrouiller totalement. De plus, le récit de Birahima est raconté en « p’tit nègre » comme il le dit lui-même et les précisions politiques sont faites dans un français classique. On perd alors la voix de Birahima, de l’enfance. Dans le même registre, notre jeune narrateur tente, avec l’aide de nombreux dictionnaires, d’employer un vocabulaire châtié. Ces mots sont alors suivis de parenthèses explicitant leur sens. Le procédé fait sourire au départ mais sa répétition est vraiment lassante.

Malgré ses quelques défauts, le roman de Ahmadou Kourouma reste saisissant. Le destin de ces enfants-soldats est d’une cruauté sans mesure. Un avenir démocratique au Liberia ou en Sierra Leone semble improbable tant la violence et la cupidité y dominent.

 

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13 réflexions sur “Allah n'est pas obligé de Ahmadou Kourouma

  1. Forme originale mais lassante, je suis tout à fait d’accord avec toi. Par contre, j’ai justement trouvé que le récit manquait de réalisme et se rapprochait plus de la fable. Comme quoi…

  2. @Keisha : C’est vraiment dommage car le sujet était intéressant surtout du point de vue de l’enfant.

    @Choupynette : Oui le style est très particulier. Le fait qu’il parle « p’tit nègre » ne m’a pas gêné mais ce sont les rajouts du dictionnaire et les trop nombreuses interjections qui sont lassants.

    @Zarline : C’est marrant que tu aies trouvé qu’il manquait de réalisme car il y a pas mal de scènes très crues notamment sur les massacres. En même temps, Kourouma joue sur plusieurs registres, on est toujours entre le roman, le documentaire et le pittoresque.

  3. @Mango : Je suis comme toi, j’aurais vraiment voulu l’aimer davantage à cause du sujet, de Birahima qui est attachant mais vraiment il manque quelque chose pour que l’on soit renversé. Dommage, dommage.

  4. J’ai beaucoup aimé ce livre et nous sommes peu nombreuses à l’avoir complètement apprécié. Le style, le procédé du conte, la dénonciation politique (et pas seulement des chefs africains mais aussi des puissances comme la France, les USA etc.. qui soutiennent les dictateurs, les meurtriers mégalomanes (comme celui qui coupe les mains) pour défendre leurs intérêts économiques, tout dans ce roman m’a paru convaincant et dérangeant.

  5. @Sylire : Oui nous avons vraiment eu le même ressenti sur ce livre, je m’attendais vraiment à mieux.

    @Claudialucia : J’ai apprécié la dénonciation de la situation politique au Liberia et en Sierra Leone, le point de vue de Birahima m’a plu également. Mais c’est vrai que certains passages alourdissent le récit et sont plus de l’ordre du documentaire que du roman. Je trouve que Ahmadou Kourouma aurait pu garder la voix de l’enfant tout le long de la narration et que cela lui aurait donné plus de force. C’est intéressant en tout cas de confronter tous nos avis !

  6. je ne connaissais pas cet auteur et c’est bien que la blogo en parle car il a l’air vraiment intéressant. En tout cas, je le note pour une lecture future…

  7. @Maggie : On en avait beaucoup entendu parler lorsqu’il avait gagné le Goncourt des lycéens pour ce livre. J’avais voulu le lire à l’époque mais finalement je ne l’avais pas fait. C’est chose faite aujourd’hui avec une petite pointe de déception tout de même.

  8. Je n’ai pas réussi à me procurer le livre à la bibliothèque mais les avis très mitigés ne me le font pas trop regretter. Tu es une des plus positives même si tu n’est pas entièrement séduite.

  9. @Manu : J’ai été surprise qu’il y ait si peu d’avis positifs tant les critiques à sa sortie étaient dithyrambiques. Le thème est très intéressant mais c’est vrai que la forme ne suit pas par moment.

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