Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

Le 13 mai 1506, Michelangelo Buonarroti débarque à Constantinople. Le sultan Bayazid l’a invité dans sa ville afin de construire un pont enjambant la Corne d’Or. La notoriété de l’artiste est alors grandissante. Après avoir sculpté par un tour de force et un coup de génie le David, symbole d’une Florence triomphante, Michel-Ange a été appelé à Rome par le pape Jules II. Ce dernier lui a commandé en 1505 la réalisation de son tombeau. Mais Jules II della Rovere est un homme ténébreux, colérique, à la recherche d’une exigence, d’une perfection artistiques impossibles à satisfaire même pour un génie comme Michel-Ange. Et la papauté ne paie pas, le florentin ne cesse de créer pour le tombeau sans recevoir le moindre sou. S’ajoutent à cela les nombreuses rivalités entre les artistes, les courtisans Raphaël ou Bramante s’adaptent mieux à la cour vaticane. Michel-Ange fuit donc les caprices du pape en répondant à l’appel de Bayazid. Malheureusement l’artiste ne tarde pas à retrouver les mêmes problèmes à Constantinople. Le sultan n’a fait appel à Michel-Ange qu’après avoir fait travailler Léonard de Vinci. Le florentin voit rouge mais il se pense supérieur : « D’instinct, Michel-Ange sait qu’il ira bien plus loin, qu’il réussira, parce qu’il a vu Constantinople, parce qu’il a compris que l’ouvrage qu’on lui demande n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans. Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux. Un pont politique. » La fortune n’est pas non plus au rendez-vous et Michel-Ange doit de nouveau se plier aux caprices des puissants.

Comme Michel-Ange avec son David, Mathias Enard réalise un tour de force avec « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », titre magnifique emprunté à Rudyard Kipling. A partir de quelques détails dans la biographie du génie florentin, il reconstitue ce voyage peu connu à Constantinople. C’est toute l’ambiance du XVIème siècle qu’il arrive à reconstituer en quelques mots : la terrible concurrence entre les grands artistes qui se précipitent à Rome pour obtenir les faveurs de Jules II ; le caractère ombrageux du pape qui est aussi un amateur d’art éclairé ; la circulation rapide des oeuvres et des talents qui amène Michel-Ange à Constantinople. De même Mathias Enard rend parfaitement la ville turque à travers les promenades de Michel-Ange et du poète Mesihi. C’est une ville pleine de senteurs, de musique et de sensualité. Michel-Ange se confronte à ce monde nouveau, tente de s’ouvrir à cette sensualité. Mais le grand sculpteur n’est pas un être de chair. Tout son être est tourné vers l’art, il n’aspire qu’à la reconnaissance artistique. Mathias Enard a reconstitué un Michel-Ange à partir des biographies de ses contemporains. Et le grand intérêt de « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » est de rendre le personnage de Michel-Ange parfaitement crédible. Il est à l’image du regard terrible de David ou de Moïse. C’est un artiste solitaire, colérique, sûr de lui et de son génie, austère jusqu’à l’ascétisme. Mathias Enard lui rend vie et force à travers son roman de manière magistrale.

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Le style de Mathias Enard est fluide et poétique. J’ai lu « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » en quelques heures tant son sujet m’a plu et tant son style est agréable. Cette plongée dans le XVIème siècle de Michel-Ange est un véritable enchantement.

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14 réflexions sur “Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

  1. Je note ce titre car rien n’aurait attiré mon attention, ni la couverture, ni le titre mais le contenu a l’air fabuleux ! Je suis une très très grande admiratrice de Michel Ange qui m’a toujours fascinée ! ! C’est noté (encore ! comme d’habitude !)

  2. @Maggie : Si tu es une grande admiratrice de mon cher Michel-Ange, tu n’as pas le choix, tu es obligée d’acheter ce livre ! Il est vraiment très intéressant et l’écriture est splendide. Tu vas aimer, j’en suis sûre !

    @Stephie : J’avais entendu parler de lui lors de la parution de son premier livre mais son livre m’avait un peu fait peur. Là le thème ne pouvait que me plaire, ce n’est pas tous les jours que je peux lire des fictions sur Michel-Ange !

  3. J’hésitais à le lire mais ce joli billet m’a décidée… évidemment je vous fais confiance (et d’une), et j’avoue que ce que je retiens de ce billet me séduit beaucoup. Un voyage qui me changera de la brume anglaise, ce qui tombe bien parce que j’ai froid aux mains et mal à la gorge aujourd’hui (enfin depuis deux semaines !), ça me ferait bien de chercher un peu le soleil dans mes livres, pour me réchauffer au moins symboliquement !

  4. J’ai craqué sur le titre, c’est le seul titre de la rentrée qui avait retenu mon attention. Il faut absolument que je le sorte de la PAL.

  5. @Lou : Vraiment n’hésite pas à te lancer dans la lecture de ce roman qui nous a tous les deux enchanté. L’écriture est magnifique et le thème passionnant. Effectivement cela nous change des tasses de thé, du brouillard et des robes à corsets de l’époque victorienne ! Il faut bien changer un peu pour ne pas se lasser… 🙂

    @Céline : C’est vrai que le titre m’a tout de suite attiré. Le reste du roman est aussi poétique que cette phrase de Kipling, je te le conseille donc très, très chaudement.

    @Lilly : Comme je le disais à Céline, le titre est effectivement magnifique et à attirer mon attention immédiatement. Oui il faut de toute urgence que tu le sortes de ta PAL. J’espère que tu seras aussi séduite que moi par les aventures de Michel-Ange à Constantinople.

  6. Ah les robes à corset… 🙂 Quand j’ai vu une robe de la reine Victoria (jeune parce qu’après j’espère pour elle qu’elle avait renoncé aux corsets) j’ai vraiment souffert pour elle ! La libraire de Rueil me l’avait plus ou moins déconseillé mais il m’interpelle régulièrement… je vais voir lorsque j’aurai lu les quelques nouveautés que j’ai achetées en janvier (je suis fière de moi ça fait plusieurs fois que je résiste à d’autres nouveautés en me disant qu’il faut que je lise d’abord les premières… deviendrais-je raisonnable ?)

  7. @Lou : C’est étonnant que la librairie t’ait déconseillé ce livre, je n’ai entendu jusqu’à là que des avis positifs. Et bravo de ne pas avoir craqué sur d’autres nouveautés, je suis admiration devant tant de retenue !!

  8. @Karine:) : J’ai comme l’impression que nos goûts littéraires sont très proches ! C’est vraiment une très beau livre, j’aurais tellement aimé qu’il obtienne le Goncourt à la place de Houellebecq…

    • @Le Papou : C’est marrant alors que moi je le vois tout à fait comme ça !!! Merci pour tes voeux, passe également de très bonnes fêtes de fin d’année. A l’année prochaine !

  9. Pingback: Pietra viva de Léonor de Récondo | Plaisirs à cultiver

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