La prisonnière de Marcel Proust

Après de nombreux atermoiements, je me décide à parler de mon écrivain français favori : l’immense Marcel Proust. Intimidée par son génie, je craignais de ne pas être capable de rendre compte de celui-ci et de mon admiration sans borne. Poussée dans mes retranchements par mon co-blogueur et par une autre proustienne avertie, je me lance, advienne que pourra ! Dans la cathédrale du temps proustienne, « La prisonnière » est en cinquième position. C’est un volume assez particulier de « La Recherche du temps perdu » puisqu’il se déroule en grande partie en huis clos. Le narrateur, tombé amoureux d’Albertine sur une plage de Balbec, l’invite à vivre chez lui à Paris. Il est alors totalement dévoré par les affres de la jalousie. 

Dans ce tome quelque peu différent, j’ai retrouvé les grandes thématiques proustiennes. Car comme le narrateur, Marcel, l’explique à Albertine à propos de la musique de Vinteuil, on retrouve des phrases types chez les grands artistes : « Et repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil, j’expliquais à Albertine que les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde. » (C’est tout à fait le cas de Proust qui a écrit une seule œuvre découpée ensuite en divers volumes). Au centre de ce récit est bien entendu la vie amoureuse du narrateur. Celle-ci est extrêmement complexe et jamais satisfaisante. Le narrateur a longuement désiré Albertine à Balbec, son imaginaire était imprégné de l’image de cette fraîche jeune fille. Une fois Albertine conquise, l’amour et le désir se sont éteints. Ce qui n’empêche pas le narrateur d’être dévoré par la jalousie : « Sans me sentir le moins du monde amoureux d’Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j’étais resté préoccupé de l’emploi de son temps (…). » Seule la jalousie réussit à ressusciter l’envie de posséder Albertine, le possible désir des hommes ou des femmes (la pire torture pour le narrateur) réactive l’amour. Cette situation pénible pour Marcel se prolonge durant tout le roman car il ne peut se résoudre à quitter Albertine à cause de sa faiblesse de caractère que l’on peut qualifier de procrastination ou d’indécision. On sait que le narrateur a beau s’appeler Marcel, il ne s’agit pas vraiment de Proust. Néanmoins, Albertine semble fortement inspirée de Alfred Agostinelli qui fut le secrétaire et l’amant de Proust. Ce dernier gardait précieusement Agostinelli dans ses appartements boulevard Haussmann et le surveillait de près. La fin d’Albertine sera dans « Albertine disparue » la même que celle d’Agostinelli qui s’est écrasé avec son avion en 1914. 

Une partie essentielle dans la vie du narrateur de « La Recherche du temps perdu », ce sont les mondanités dans la haute société. Au milieu de « La prisonnière », on assiste à une réunion chez M. et Mme Verdurin. M. de Charlus, frère du duc de Guermantes, a organisé une soirée musicale afin d’introniser Charles Morel, son amant et également violoniste virtuose. J’aime toujours beaucoup ces scènes dans le beau monde. Malgré son admiration pour ces hauts personnages et notamment les Guermantes, le narrateur nous les présente avec beaucoup d’ironie et il est vrai que c’est un monde extrêmement cruel (malgré les dorures et les bonnes manières). C’est très visible ici. M. de Charlus, tout à son plaisir de présenter Morel, en oublie totalement que la réception se passe chez Mme Verdurin. La Patronne n’est saluée par aucun invité et vit très mal cet affront. Elle fait en sorte alors de séparer Morel de M. de Charlus. Ce personnage qui a pu nous sembler terrifiant et hautain dans les volumes précédents, nous paraît ici bien pathétique et son indéfectible amour pour Morel le rend profondément touchant. Et c’est aussi la force de Proust de nous rendre humains ces personnages qui peuvent au départ nous paraître bien détestables. 

Ce qui me plaît également beaucoup chez Marcel Proust, c’est la présence constante de l’art. Il évoque d’ailleurs tous les arts, aussi bien Baudelaire, Mme de Sévigné, Thomas Hardy, que Wagner, Stravinsky, que Vermeer, Bellini, Mantegna. Dans « La prisonnière », le narrateur et Albertine discutent longuement de l’œuvre de Dostoïevski, ce qui nous offre plusieurs fabuleuses pages d’analyse de son œuvre ! La vie et l’art s’entremêlent perpétuellement dans les textes de cet esthète pour mon plus grand bonheur. Une vie sans art n’est pas une vie, ni pour Proust ni pour moi.

Enfin, je ne peux pas terminer sans vous parler du style de Proust. Ses longues phrases sont souvent décriées ; d’aucuns les trouvent indigestes. Pour ma part, je les trouve envoûtantes, précieuses et subtiles. Il faut se laisser emporter, bercer par le flot des mots. Il faut les relire, les déguster, apprécier leur incroyable richesse. Un extrait l’exprimera mieux, le narrateur rêve de partir dans la plus fantasmagorique des villes : Venise. « Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique, je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes, contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comment les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière.»

L’œuvre de Proust est foisonnante et l’on pourrait en parler pendant des jours entiers. J’espère vous avoir fait passer un peu de ma passion pour lui et vous avoir donné envie de le lire ou de le relire. 

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14 réflexions sur “La prisonnière de Marcel Proust

  1. Très beau billet! ça donne envie de relire ce texte.
    A mon avis Proust est un des rares à avoir bien compris le désir, l’amour, ce qui lui permet d’exister, les contraintes et la cruauté que cela suppose pour les deux partenaires.

     » me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes » c’est dire à quel point il est difficile de voir plus loin que ses fantasmes.

  2. Enfer et damnation, j’en ai encore un bout de chemin à parcourir pour connaitre (un peu) l’oeuvre de Proust. merci pour le piqûre de rappel :))

  3. Je pense que je n’ai jamais passé la page 60 de la recherche… j’ai honte, en fait. Pas que je n’aimais pas mais quand j’ai vu arriver les madeleines, je l’ai reposé… et oublié. Ca fait 20 ans de ça, maintenant!

  4. @Keisha : Bravo de relire Proust ! C’est vrai que pour enchaîner tous les volumes, il faudrait tout arrêter pendant un bon moment ! Pour ma part, j’en lis un par an, pendant les grandes vacances pour bien en profiter et je fais ainsi prolonger le plaisir.

    @Dominique : Merci beaucoup, ton message me fait vraiment plaisir car j’avais peur de ne pas être à la hauteur de Proust et de l’admiration que je lui porte. C’est vrai que son analyse du sentiment amoureux est admirable de profondeur et il ne s’épargne pas. Il ne cache pas non plus ce que l’amour peut avoir de mesquin.

    @LVE : C’est vrai qu’il y a de quoi s’occuper avec Proust ! J’espère que je t’ai donné envie de t’y mettre. J’espère que tu vas aimer et que tu auras envie de poursuivre.

    @Karine:) : Tu as été effrayée par la madeleine ? C’est un passage court et très beau même si on en a beaucoup abusé pour parler de cette oeuvre foisonnante. Je te rassure Proust ne se réduit pas à une madeleine !!! Il faudra que tu retente un jour si tu en as envie mais il ne faut pas avoir honte, aucun auteur n’est obligatoire !

    @Dominique : Pourtant elle n’est pas marseillaise notre chère Karine:) ! Rien de proustien là dedans mais j’adore les madeleines !!!

  5. non non, je n’ai pas été effrayée par la madeleine… c’est juste qu’on en parle tellement que j’attendais ce passage… et ensuite, j’ai été satisfaite et j’ai arrêté de lire! Mais bon, j’avais 14 ans, hein!! ;)))

  6. Je n’ai pas encore pris le temps de m’y plonger pour ma part. A la place des madeleines, j’ai de délicieux sablés au thé, ça me console ;o) (merci infiniment)

  7. Chère titine,
    Je ne comprends car dès que j’ai vu ton billet, je m’étais précipitée pour mettre un commentaire hystérique mais il n’est pas apparu (je recommence à avoir des pb anti-spam !).
    Evidemment, j’adore ton billet : l’art, les mondanités, la jalousie, ce sont tous les éléments que j’ai aimé dans un amour de Swann : forcément, je vais lire Proust, voire tout Proust.
    Deuxième bizarrerie, il me semble que lorsque j’avais vu que tu lisais ce livre, je m’étais précipitée (oui, encore !) pour acheter la prisonnière mais je ne le retrouve pas dans ma PAL (non, on ne se moque pas des PAL improbables très mal rangées). Il faut que j’y remédie assez vite car je VEUX que la prisonnière fasse partie de mes lectures prioritaires !
    Merci pour le clin d’oeil !
    A bientôt. Bises. Maggie

  8. @Karine:) : Tu as essayé de lire Proust à 14 ans ? Bravo ! Je comprends que tu n’aies pas trop accroché à cette âge-là, ce n’est pas si facile à lire. J’avoue aussi avoir éprouvé une grande satisfaction lorsque je suis arrivée à l’histoire de la madeleine, comme si la quintessence de son oeuvre se trouvait dans ce petit biscuit !!

    @Lilly : J’ai l’impression que Proust pourrait te plaire, il faudra que tu tentes ! Les sablés remplacent très bien les madeleines et je suis contente que tu les aimes. Merci à toi de m’avoir prêté ton livre.

    @Maggie : J’ai vérifié dans les spams du blog et je n’ai pas trouvé ton commentaire, je suis navrée que tu aies du en réécrire un. Oui il faut que tu lises tout Proust, c’est un pur bonheur de se plonger dans son oeuvre. Je lis un volume tous les étés pour être sûre de ne pas laisser trainer, il ne m’en reste plus que deux à découvrir. Non je ne me moquerais pas de ta PAL mal rangée, je serais mal placée pour le faire puisque les piles de livres s’accumulent un peu partout dans mon appartement !!!

  9. J’ai énormément aimé La recherche du temps perdu, j’adore l’ambiance que tu décris, à la fois cruelle et brillante, intellectuelle et raffinée. C’est (c’était) un grand délice de me plonger dans ce monde, et de profiter des remarques toujours pertinentes et intéressantes de Marcel sur l’art et la création.
    Mais voilà… Albertine, je n’en peux plus. La jalousie imbécile et infinie de Marcel me désespère. J’ai bien lu La prisonnière et Albertine disparue, et je peux t’assurer que l’annonce qui conclue Albertine disparue m’a fait pousser un ouf de soulagement.
    Et je suis incapable de me convaincre d’ouvrir le dernier tome de La recherche, dont on m’a dit pourtant le plus grand bien.

  10. @Céline : Oh non Céline, tu ne peux pas abandonner maintenant !!! Tu peux attendre un peu pour lire le dernier tome. J’en lis seulement un par an pour ne pas me lasser et ça marche bien. Tous les étés je suis ravie de retrouver l’univers de Marcel ! J’espère que tu finiras par achever ta lecture, tu me tiens au courant ?

  11. Je me demande si on peut les lire « dans le désordre » mais en tout cas Proust m’attire beaucoup et il serait temps de délaisser un peu mes victoriens pour découvrir quelques classiques français sur l’étagère abandonnés…

  12. @Lou : Les lire dans le désordre me semble difficile, il y a quand même un fil narratif qui court dans tous les volumes et il renvoie sans cesse à des épisodes passés. Et oui il n’y a pas que les victoriens dans la vie !!!

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