Vos jours sont comptés de Miklos Banffy

« Oui, on mangeait davantage, on buvait davantage qu’ailleurs dans ces agapes savamment organisées, et tous y tenaient des propos plus vifs, plus joyeux, comme pour oublier une menace qui rôdait alentour dans le noir ». En 1904, sûre de sa puissance et de sa grandeur, l’aristocratie hongroise se dépense en fêtes et réceptions somptueuses. Bals, dîners, parties de chasse, courses hippiques, rien n’est trop beau pour montrer sa richesse, raffermir les liens sociaux, projeter de nouvelles alliances qui perpétueront la fortune et renforceront le prestige. Fascinée par sa propre représentation, la bonne société hongroise ne voit pas, ou ne veut pas voir, les signes annonciateurs de la déliquescence de l’empire austro-hongrois. 

Le pays est alors en proie à des soubresauts politiques. L’empire vit depuis 1867 sous le régime de la Double-Monarchie (Autriche et Hongrie). Au parlement hongrois, la lutte est âpre entre partisans de l’empire, autonomistes, gauchistes et représentants des minorités. Si la plupart des députés sont favorables à une autonomie accrue de la Hongrie, ils tiennent avant tout à conserver leurs privilèges d’aristocrates. Les subtilités des crises politiques qui agitent constamment le pays m’ont parfois échappé, mais elles ne constituent que l’arrière-plan de l’histoire, comme un révélateur du climat de l’époque. 

On suit particulièrement deux personnages, Balint Abady et Laszlo Gyeroffy, cousins et amis d’enfance, issus de cette noblesse de Transylvanie qui tente de faire oublier son statut de provinciale. Balint vient de se faire élire comme député indépendant. Il revient au pays, après deux ans passés à l’étranger comme attaché d’ambassade, pour administrer son domaine. Bien que progressiste, il dirige tout d’une main ferme, en grand seigneur. Laszlo, lui, est devenu orphelin très jeune. Il vient d’abandonner ses études de droit auxquelles le destinait son tuteur, pour étudier la musique et devenir un grand musicien. Il souffre d’un complexe vis-à-vis de sa famille qui le considère comme un membre de seconde zone. Leurs amours malheureuses avec Adrienne, amie de Balint, jeune femme mal mariée, et Klara, jeune fille idéaliste, constituent la trame principale de l’intrigue. 

«  (…) l’individu est mené par son psychisme et sa mentalité, par ses inclinations et ses manques, par ses actes et ses omissions. Le premier pas, en apparence indifférent, que nous faisons sur le sentier du destin nous conduit vers des conséquences inexorables, et nous ne pouvons plus nous arrêter, jusqu’au jour où le sort, qui nous attend au coin du bois, s’abat sur nous comme dans la tragédie grecque ». Splendeur aristocratique, passions contrariées, intrigues matrimoniales, luttes de pouvoir, dettes d’argent, affaires d’honneur, l’auteur mêle avec brio les éléments classiques du drame de la Belle Epoque. La corruption des puissants comme des faibles, la condition d’un peuple asservi à ses maîtres, l’alcool, le jeu complètent le tableau d’un empire courant à sa perte. 

Miklos Banffy (1873-1950) était lui-même issu d’une grande famille de Transylvanie, pays dont il nous offre des descriptions somptueuses. Son talent de conteur est indéniable. Il était appelé le « Tolstoï de Transylvanie ». Avec sa multitude de personnages secondaires et son sens du récit, « Vos jours sont comptés » possède en effet le souffle des grands romans. Publié en 1934, le livre fut oublié puis redécouvert en 1999. L’histoire se poursuit avec « Vous étiez trop légers » et « Que le vent vous emporte », les deux autres volets de sa « Trilogie transylvaine ». Une fresque éblouissante.

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11 réflexions sur “Vos jours sont comptés de Miklos Banffy

  1. C’est un livre que je veux lire depuis longtemps mais sauf erreur seul le premier tome a été réédité par phébus mais pas les deux autres ce qui m’a arrêté

  2. @Lilly : laisse-toi tenter alors, je pense (j’espère) que tu ne le regretteras pas.

    @Dominique : c’est vrai, mais « Vous étiez trop légers » va sortir en Phébus libretto, normalement le 21 octobre prochain d’après ce que j’ai vu ici ou là. Pour le dernier tome, il faudra patienter encore un peu je pense. Sinon on peut les trouver en occasion.

  3. @Nataka : oui la littérature hongroise est vraiment de grande qualité. Et puis cette période de la chute de l’empire a inspiré tellement de grandes oeuvres, chez les Autrichiens également.

  4. Cela me fait penser à Zilahy, en tout cas je ne connaissais pas du tout et me voilà très tentée ! Votre blog est un lieu de perdition, je devrais vous boycotter (un vrai danger public pour les PAL ;))

  5. @Lou : oui, le grand défaut des blogs sur la littérature est de donner envie de lire encore plus. En ce qui concerne Zilahy, je ne l’ai pas encore lu (ça ne saurait tarder), mais il semble qu’il raconte l’histoire d’une famille, tandis que Banffy s’attache plus à des destins individuels. En tout cas, le fond reste le même : la fameuse disparition de l’empire austro-hongrois.

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