Les Golovlev de M. E. Saltykov-Chtchédrine

« A côté de ces familles favorisées par le sort, il en existe un grand nombre d’autres, aux représentants desquelles les pénates domestiques n’apportent dès le berceau qu’une éternelle infortune. Subitement, telle une invasion de poux, les désastres, les vices s’abattent sur cette famille et commencent à la dévorer de tous côtés. Ils répandent dans tout son organisme, pénètrent jusqu’à la moelle et rongent les générations, l’une après l’autre. (…) C’est une fatalité de cette sorte qui pesait sur la famille Golovlev. »

Arina Petrovna Golovlev, soixante ans, administre d’une main de fer la propriété de son mari, « homme frivole adonné à la boisson ». Elle est volontaire, sévère, inflexible, avare. Elle entretient des relations conflictuelles avec ses trois fils. L’aîné, Stépane, surnommé « Stepka le Nigaud », paresseux et frivole, incapable de garder un emploi, vit en parasite. Paul, le dernier, est falot, « apathique et morose, incapable d’agir ». Enfin Porphyre, le cadet, que Stepka appelle « Judas » ou « Sangsue » est un être retors, hypocrite et pinailleur, dont tous les actes et pensées sont tendus vers un seul but : faire main basse sur la fortune familiale. Il y avait également une fille, mariée sans le consentement de ses parents puis abandonnée par son mari, qui a laissé à sa mort deux jumelles, Anna et Liouba, désormais à la charge d’Arina.

Lorsque débute le roman, Stépane, tel le fils prodigue, revient au bercail après qu’il a lamentablement dilapidé l’avance sur son héritage que lui avait consentie sa mère, comme une aumône. Elle décide de réunir ses deux autres fils, pour décider de son sort. On assiste dès lors, mi-amusé mi-horrifié, à la chute sur une vingtaine d’années de la maison Golovlev, minée par l’avidité, l’égoïsme et la veulerie. Cette histoire ne serait que sinistre si l’auteur n’y avait introduit une bonne dose de bouffonnerie. Ainsi de Porphyre déversant sur ses interlocuteurs des flots de paroles oiseuses et stupides à bases de préceptes moraux et religieux qui finissent par briser la résistance des plus récalcitrants. « Les Golovlev » fait  penser aux « Ames mortes » de Gogol pour son sens du grotesque, et à cet autre chef-d’œuvre, « Oblomov » de Gontcharov, pour l’évocation d’une campagne russe suintant l’ennui et la léthargie.

Le récit se fait plus funeste à mesure qu’il approche du dénouement, les protagonistes sombrant peu à peu dans la folie. Ils symbolisent cette Russie des grands propriétaires décadente, engluée dans la nostalgie de sa splendeur passée. De profonds bouleversements sociaux, en particulier l’abolition du servage en 1861, ont changé la donne. Le constat est amer, mais les personnages sont réjouissants, outrageusement cupides et mesquins, se débattant en vain dans le vide qu’ils ont eux-mêmes créé. Il ressort de tout cela une impression de farce tragique, ou de tragédie bouffonne, c’est selon. Le plaisir du lecteur en tout cas ne faiblit jamais, et qu’en soient remerciées au passage les éditions Sillages, jeune maison spécialisée dans les textes épuisés ou inédits de grands noms de la littérature. Saltykov-Chtchédrine (1826-1889), auteur méconnu (ou oublié ?), méritait amplement cette redécouverte.  

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3 réflexions sur “Les Golovlev de M. E. Saltykov-Chtchédrine

  1. Je le prend en note celui-là! La littérature russe m’intéresse beaucoup et ce que tu dis de ce texte m’interpelle. De plus, je ne connaissais pas du tout la maison d’édition qui le publie. Je vais me renseigner, car je suis toujours à l’affût de petites maisons qui publient ce qui est oublié ou introuvable. Merci de la découverte!

  2. Quel beau commentaire!! Riche en adjectifs! Tu donnes vraiment envie de le lire, d’autant que tu l’associes à de belles références littéraires!

  3. @Allie : oui ce livre est vraiment superbe, on hésite entre le rire ou l’effroi. Quant aux éditions Sillages, elles ne devraient pas te décevoir.

    @Jennifer : j’ai relu mon billet suite à ton commentaire, c’est vrai qu’il y a beaucoup d’adjectifs, sans doute trop ! Si tu as aimé « Les âmes mortes » et « Oblomov », « Les Golovlev » ne pourra que te plaire.

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