L'excuse de Julie Wolkenstein

Lise revient, à la fin de sa vie, sur l’île de Martha’s Vineyard pour prendre possession d’une maison, d’un bateau laissés en héritage par son « cousin » Nick. En fait, les deux personnages de « L’excuse » ne sont pas de la même famille. Nick est le fils de Françoise, la première femme du père de Lise. Françoise a invité Lise sur l’île américaine à la mort de son père lorsque celle-ci était une jeune femme. Il semblait alors plus simple de dire que Lise faisait partie de la famille. Elle y passe un merveilleux séjour malgré le décès de « son oncle » Dick et la maladie incurable de Nick. Lise finit par s’installer aux Etats-Unis et par épouser un collectionneur d’art contemporain. En souvenir de leur profonde amitié et de leur rencontre à Martha’s Vineyard, Nick lègue à sa mort la splendide villa de famille à Lise. Mais, il ne lui laisse pas qu’une maison : il lui offre également un manuscrit intitulé « Déjà vu ». Nick est en effet persuadé que la vie de Lise est l’exacte reproduction de celle d’Isabel Archer, l’héroïne de « Portrait de femme » d’Henry James. 

« L’excuse » est un très bel hommage à la littérature. Julie Wolkenstein est professeur de littérature comparée, spécialiste d’Henry James et tout naturellement Lise enseigne la même matière à l’université de Berkeley. On trouve de nombreuses références à la littérature dans ce roman. Edith Wharton (décidément inséparable d’Henry James !), Fitzgerald, Jane Austen, Charlotte Brontë et comme je les apprécie tous beaucoup, je trouve que l’auteur a fort bon goût ! Ce qui prédomine néanmoins, c’est bien sûr « Le portrait de femme ». Pour ceux qui connaissent cette œuvre, le livre de Julie Wolkenstein est très intéressant car, outre le parallèle entre Lise et Isabel, il apporte des analyses à l’œuvre de James. Certaines sont très pertinentes et m’ont donné de nouvelles pistes de lecture. L’une d’elle m’a beaucoup séduite. Nick, qui serait la réincarnation du cousin d’Isabel Archer, Ralph Touchett, explique que le roman de Henry James n’est pas le portrait d’Isabel, mais celui de son cousin. Ralph serait le véritable héros de ce chef d’œuvre de la littérature américaine. Il est vrai que sans lui pas de roman, pas de destin pour sa cousine. Ralph lègue en effet une forte somme d’argent à Isabel afin qu’elle soit plus libre et qu’elle puisse accomplir le destin que lui permettent son intelligence et son caractère. On sait qu’en réalité, c’est cet argent qui la perd et la prend au piège de Mme Merle et de Gilbert Osmond. La fin du roman laisse également la vie d’Isabel en suspens, mais Nick pense que le livre s’arrête tout simplement car Ralph Touchett est mort. « Le portrait de femme » serait en fait un portrait d’homme ! 

Bien entendu, les lecteurs qui n’ont pas encore eu le plaisir de lire le roman d’Henry James peuvent se plonger dans le livre de Julie Wolkenstein. Il ne s’agit pas simplement d’une « réactualisation » de « Portrait de femme ». D’ailleurs, Nick fait tout pour contrarier ce parallèle romanesque et veut contrecarrer le dessein de Lise-Isabel. Pour aider Lise à comprendre ce qu’il a fait pour dévier son destin romanesque, Nick met en place un véritable jeu de pistes. C’est la Lise vieillissante qui doit résoudre les énigmes et qui du coup entraîne le lecteur dans ses recherches. Julie Wolkenstein nous réserve d’ailleurs une grosse surprise à la fin du livre… 

« L’excuse » est un roman très plaisant qui rend un bel hommage à mon cher Henry James, mais qui s’amuse aussi beaucoup avec son lecteur. Je souligne pour finir la très délicate et fluide écriture de Julie Wolkenstein qui me donne envie de découvrir ses autres œuvres.  Une citation en hommage au début de « Portrait de femme » où Henry James décrit les joies de la cérémonie du thé : « Il faut reconnaître que Henry James en fait quelquefois des tonnes pour ressembler à une vieille anglaise. Mais j’aime, dans ces premières pages du livre, son assurance (quand il annonce un modeste récit, il bluffe), la sérénité de qui avance une équation incontestable : Tea time = paradis perdu. Si le lecteur a un tant soit peu de jugeote, de maturité, il devine aisément que ce paradis, James va s’employer à le détruire. Un monde aussi parfait ne peut pas durer, même dans une fiction, ce n’était pas en tout cas sa conception  de la fiction. » 

Un grand merci à Lise et aux éditions Folio de m’avoir fait découvrir ce roman.

 

Publicités

13 réflexions sur “L'excuse de Julie Wolkenstein

  1. j’ai lu ce roman au moment de sa sortie et j’avais aussi beaucoup aimé pour les nombreuses références et comme tu le dis pour cet éclairage sur l’oeuvre de Henry James…

  2. un « hommage à la littérature » et un éclairage sur les oeuvres de James : voici de quoi à attirer mon oeil ! Je viens de lire daisy Miller que j’ai beaucoup apprécié… Evidemment, je note !

  3. @George : Quand on aime Henry James, ce roman est un vrai délice ! J’ai trouvé les analyses de Julie Wolkenstein vraiment très intéressantes et j’aimerais bien suivre ses cours de littérature !!

    @Lilly : Je suis comme toi, cet auteur m’intriguait depuis un moment ! J’ai saisi l’occasion pour enfin la connaître. Bon je ne suis pas très objective, quelqu’un qui aime Henry James a déjà gagné mon estime ! Mais le livre est vraiment bien, je l’ai lu d’une traite.

    @Maggie : Mince j’aurais pu te le prêter lorsque je t’ai vue ! Tu veux que je te l’envoie ? Mais je te le conseille, j’ai vraiment passé un bon moment avec ce roman et elle m’a redonné envie de lire mon cher Henry !

  4. @Céline : Tu peux effectivement le noter, je pense que tu vas aimer cette belle évocation du grand roman de Henry James. C’est toujours un plaisir de repenser au destin de Isabel Archer !

  5. J’aime beaucoup Henry James aussi, mais je n’ai pas lu ce Portrait. Même si ce roman peut se lire sans, il me semble que c’est toujours plus agréable quand on a les références qu’il faut.

  6. Merci beaucoup pour la proposition. en fait, je n’ai lu ton billet au retour de mon séjour parisien c’est pour ça que je ne t’en ai parlé ! De toute manière ma PAL déborde, prête à s’effondrer, donc je vais essayer de la faire baisser avant de l’acheter ! (quoiqu’avec mon manque de sérieux, je risque de me l’acheter un de ces quatre sur un coup de tête ! ) en tout cas il est noté : je veux le lire !

  7. @Ys : C’est vrai que cela permet de voir une autre dimension dans l’histoire de Lise et de Nick. Tu n’as plus qu’à lire « Portrait of a lady » 😉

    @Maggie : On est jamais à l’abri d’une tentation livresque !!! Je suis comme toi, je n’arrive pas à faire descendre ma PAL…misère!

  8. J’avais lu un autre titre de cette romancière il y a quelques années et je n’avais pas accroché. Je ne sais pas si j’avais fait une mauvaise pioche ou si tout simplement, c’était moi qui était passée à côté de quelque chose.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s