L'affaire Maurizius de Jakob Wassermann

Etzel Andergast a seize ans. Il n’a pas vu depuis dix ans sa mère, chassée de la maison pour adultère. Son père, procureur, est un homme froid, austère, qui ne montre pas d’affection à son fils. Convaincu du caractère sacré de la loi et de l’ordre, il applique à l’éducation de son fils les mêmes principes rigoureux qu’au rendu de la justice. Dix-huit ans auparavant, il a fait condamner à la prison à vie un jeune homme, Léonard Maurizius, pour le meurtre de sa femme dont il s’est toujours dit innocent. Le père de Maurizius demande au procureur une révision du procès, ce que ce dernier a toujours refusé. Etzel trouve là une occasion de se confronter à son père, pour satisfaire son sens aigu de la justice, et pour d’autres motifs plus obscurs. Il quitte la maison paternelle pour chercher la vérité. Cette rébellion ouverte d’Etzel ébranle l’édifice moral de son père et l’amène à reconsidérer l’ « affaire Maurizius ». 

Léonard était un jeune professeur brillant et promis à un bel avenir. Après avoir couru d’aventure en aventure, il se marie avec une femme d’une quarantaine d’années, Elli, qui doit lui apporter la stabilité. Mais surgit dans la vie du couple Anna Jahn, la jeune sœur d’Elli, femme envoûtante et froide, belle et distante. D’abord réservés voire hostiles, les rapports entre Anna et son beau-frère se nouent peu à peu en attirance, puis en amour, au désespoir d’Elli. Un soir d’octobre 1908, Elli est abattue devant Léonard d’une balle, dans leur jardin, alors qu’Anna est dans la maison. Sur les lieux se trouve un autre personnage, Grégoire Waremme, intellectuel dilettante, charismatique et mondain influent, introduit dans la vie des Maurizius par Anna avec laquelle il entretient une relation ambiguë. La culpabilité de Léonard a été formellement établie lors du procès, malgré zones d’ombre et incohérences. 

La vérité éclatera à la fin du roman, à la manière d’un polar classique. Mais ce qui capte l’attention du lecteur, c’est la psychologie des deux « enquêteurs » (Etzel et le procureur) et la révélation progressive des relations entre les quatre acteurs du drame au coeur du livre. Waremme, apparemment le moins concerné, semble tirer les ficelles. C’est cet homme, qui détient la clé du mystère, que part retrouver Etzel. Les confrontations homériques, faites de séduction équivoque et d’hostilité latente, entre un Etzel faussement ingénu et un Waremme diabolique comme sur le point de le « dévorer » à chaque instant, sont l’un des moments forts du livre. 

Les entrevues entre le procureur Andergast et Léonard Maurizius, dans sa cellule, en sont un autre. Andergast, tenaillé par le doute pour la première fois de sa carrière, n’en sortira pas indemne. Le témoignage de Léonard révèle sa part de responsabilité dans le drame. La multiplication des points de vue (Léonard, son père, Waremme) sur l’affaire relativise la notion même de culpabilité. Ce qui amène aux questions soulevées par le livre : dans une vie en société, ne sommes-nous pas tous coupables ? un être humain a-t-il le droit d’en juger un autre ? qu’est-ce que la justice, est-elle possible, peut-on espérer l’atteindre jamais ? Ce roman intense et passionnant n’apporte pas de réponse. Même si l’action se situe dans le contexte particulier de l’Allemagne après la Grande Guerre, peu avant l’émergence du nazisme, ces questions n’en sont pas moins toujours d’actualité. Et sans doute à jamais.

« L’affaire Maurizius » est le premier volet d’une trilogie qui comprend également « Etzel Andergast » et « Joseph Kerkhoven ».

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