La fille dans le verre de Jeffrey Ford

L’action de « La fille dans le verre » se situe en 1932 aux Etats-Unis, au moment de la Grande Dépression qui touche durement le pays. Thomas Schell est un illusionniste, organisant des séances de spiritisme pour des nantis de Long Island, avides de renouer un contact par delà la mort avec de proches défunts. Il berne ses clients à grand renfort de trucages et de tours de passe-passe, mais aussi grâce à son sens aigu de l’observation et de la psychologie. Il est assisté dans ses prestations par Antony Cleopatra (un nom de scène), ancien hercule de foire, aussi débonnaire et bienveillant que baraqué, et par Diego (le narrateur), un jeune Mexicain de dix-sept ans que Schell a recueilli enfant dans la rue, et qui se déguise en Ondou le fakir pour apporter cette petite touche d’exotisme et de mysticisme oriental propice à renforcer la crédulité des riches pigeons.

Lors de l’une de ces séances, organisée pour le riche M. Parks qui désire entrer en communication avec sa défunte mère, Schell aperçoit dans une vitre l’image d’une fillette, « comme si elle était à l’intérieur du verre ». Son trouble à la vue de l’apparition manque de faire capoter la séance. Il faut dire que Schell est un homme tout ce qu’il y a de plus rationnel, il ne croit ni aux fantômes ni aux esprits, mais plutôt à la science et au pouvoir de l’illusion. Quelques jours plus tard, Schell découvre dans le journal la nouvelle de la disparition de Charlotte Barnes, la fille âgée de sept ans d’un riche couple de Long Island. Et la fillette sur la photo est celle que Schell a vue dans le verre ! Il décide alors d’aider les parents à retrouver leur fille, toujours en se faisant passer pour un médium.

Le charme de cette histoire tient pour moi tout d’abord au contexte dans lequel elle prend place : le début des années 30 aux Etats-Unis, la prohibition, le chômage, le marasme économique – sauf pour quelques privilégiés qui sont une cible toute désignée pour Schell et sa bande. L’illusionniste arnaqueur, bouleversé par l’histoire de la petite fille, et lassé sans doute par une vie de faussaire, offre gratuitement ses services. Cela le conduira à aborder le versant obscur de la société américaine, où se mêlent politique, finances, thèses racialistes et eugénisme. Malgré une tonalité souvent sombre et mélancolique, le livre offre aussi quelques moments lumineux, comme l’affection paternelle de Schell pour Diego et les histoires d’amour qui se nouent au cours de l’aventure, et surtout la solidarité des artistes de cirque et de music-hall, bonimenteurs, prestidigitateurs et autres monstres de foire qui, tels des super héros de comics luttant contre un savant fou menaçant l’humanité, viendront apporter leurs talents au secours de Schell.

Malgré quelques invraisemblances et facilités, le livre a pour mérite de procurer un excellent divertissement mêlant enquête policière, fantaisie et quelques leçons d’histoire des Etats-Unis. Ainsi apprend-on que le Ku Klux Klan fut fortement implanté sur Long Island ( ! ) dans  les années 20, et que dans les années 30 les immigrants mexicains furent les boucs émissaires de la crise et furent « rapatriés » (doux euphémisme pour expulsés) en masse au Mexique, y compris des enfants nés aux Etats-Unis. Tiens donc, drôle comme l’histoire peut avoir tendance à se répéter. Et ceci n’est malheureusement pas une illusion…

 Merci encore à Lise des éditions Gallimard pour cette lecture.

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8 réflexions sur “La fille dans le verre de Jeffrey Ford

  1. J’ai tendance à fuir le milieu du cirque etc…. (Jack London a écrit un roman sur ce milieu « Michael chien de cirque » mais je n’ai pas lu car il me paraissait particulier violent) mais si le contexte est intéressant, je le note : je viens juste de m’acheter une histoire de la littéraire américaine car je connais très mal les auteurs américains et le contexte culturel, social et historique… Après ma lecture de Warthon, je passerai à d’autres auteurs américains… en commençant par J. Ford

  2. @zarline : oui, le contexte de la grande Dépression est intéressant en soi, et propice aux histoires sombres.

    @maggie : il ne s’agit pas du milieu du cirque en tant que tel, mais plutôt des représentants du milieu. Cela confère au livre une ambiance particulière.

    @Pickwick : ce n’est pas le polar du siècle, mais il est suffisamment original pour mériter une lecture.

  3. Malgré mon déménagement et mon absence sur Internet, je profite d’un petit moment libre pour passer ici… et repérer de suite un nouveau titre alléchant, alors que je serais sans doute passée à côté d’un titre de cette collection en temps normal. Mais j’ai trop de livres (comme me l’a tristement rappelé mon déménagement), alors je vais pour l’instant simplement le noter sagement dans ma liste de souhaits… en vous faisant un petit coucou au passage, comme je ne suis pas très présente ces derniers temps !

  4. @choupynette : j’aime beaucoup cette période de l’histoire des Etats-Unis, pendant laquelle s’est d’ailleurs développé le roman noir américain.

    @Manu : l’idée d’intrigue du « Portrait de Madame Charbuque » est originale, mais je ne l’ai pas lu.

    @Lou : si tu as beaucoup de livre en attente, celui-ci peut attendre. Bon courage pour ton déménagement !

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