Le Sicilien de Norman Lewis

Un jeune paysan de dix-sept ans, Marco Riccione, intègre l’Onarata Società, la Mafia sicilienne, à la suite d’un acte de bravoure pour se débarrasser d’une bande de déserteurs de l’armée des Alliés qui viennent de débarquer en Sicile, en 1943. Plus encore que son courage, sa débrouillardise et son intelligence l’ont fait remarquer par les hommes d’honneur qui savent que ces qualités pourront leur être utiles. Ses talents et sa soumission sans état d’âme au code de la famille sont également mis à profit par les services spéciaux américains qui ont conclu un pacte avec la Mafia sicilienne. Ainsi, Marco Riccione organise-t-il l’élimination des leaders communistes de l’île qui contrariaient les intérêts américains dans la région au lendemain de la guerre. Sa carrière est lancée et se poursuivra aux Etats-Unis.

Les accointances entre la CIA et les (autres ?) organisations criminelles n’est plus à prouver. Un échange de bons procédés qui permet à la première de mener ses opérations illégales sans trop se mouiller, grâce aux moyens et au savoir-faire des deuxièmes qui y gagnent le droit de faire fructifier leurs affaires en toute impunité. Marco Riccione, volontairement asservi à ses parrains de qui il prend ses ordres, n’est en fait que le jouet d’un pouvoir dont les buts ultimes lui échappent. Le tireur de ficelles est incarné par Bradley, agent de la CIA froid et ambitieux, persuadé de la grandeur et de la mission de l’Amérique, prêt à tout pour préserver et étendre ses intérêts, le président des Etats-Unis lui-même dût-il être sacrifié. Ca ne vous rappelle rien ?

Ce livre est passionnant à plus d’un titre. Parce qu’il lève un coin du voile sur la réalité du pouvoir, dont les véritables détenteurs sont dans l’ombre. Parce que le personnage central est un héros de tragédie, tueur consciencieux dévoué à ses chefs et à sa famille, pour lequel cependant le lecteur éprouve de l’empathie tant il est prisonnier de son destin. Parce qu’on en apprend un peu plus sur les mécanismes culturels qui font des Siciliens la proie de la Mafia – « Dans ce combat de chiens autour d’une terre affamée, on reconnaissait pour vainqueur celui qui réussissait à construire un rempart autour des siens et à les défendre contre les autres clans. De tels hommes n’incarnaient pas seulement la force mais aussi la justice [..] ». Parce que c’est une œuvre littéraire limpide, âpre, dense, au style poétique et crûment réaliste.

Norman Lewis (1908-2003) est un écrivain gallois largement et injustement méconnu. Il fut un grand voyageur et dénonça dans ses écrits la destruction des cultures indiennes d’Amazonie. Il débarqua comme soldat avec les Alliés en Sicile en 1943, et fut témoin du pacte avec la Mafia. C’est donc sur son expérience et ses observations personnelles que se base « Le Sicilien », paru en 1975. Il s’agit néanmoins d’une fiction même si ce qui est suggéré dans ces pages – l’assassinat de Kennedy par la CIA et la Mafia associées – ne semble plus de nos jours relever uniquement du fantasme. Mais c’est avant tout un livre magistral, de ceux qui marquent une vie de lecteur.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s