La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

L’action de « La prisonnière des Sargasses » se situe à la Jamaïque dans les années 1830-40. Antoinette Cosway est une jeune créole vivant au domaine Coulibri avec sa mère et quelques serviteurs. La famille Cosway a fait fortune avec l’esclavage mais l’abolition a tout changé. Les Cosway sont pauvres et détestés par les Jamaïcains. « Le domaine de Coulibri tout entier était redevenu brousse. L’esclavage n’existait plus – pourquoi qui que ce soit devrait-il travailler ? Je n’en ai jamais été attristée – Je ne me souvenais pas du domaine à l’époque de sa prospérité. » Antoinette se satisfait de sa vie dans la nature et loin de toute contrainte. Mais sa mère se remarie et Antoinette est envoyée au couvent pour faire son éducation. Elle quitte les soeurs à 17 ans et son destin tourne au drame. Les noirs se vengent de la famille Cosway et cela oblige Antoinette à épouser un anglais qui est parfaitement indifférent dès leur rencontre. C’est ainsi qu’il s’exprime lors de sa découverte de l’île : « Tout était d’un coloris éclatant, très étrange, mais ne m’était rien. Ni, non plus, la jeune fille que j’allais épouser. Quand j’ai enfin pu faire sa connaissance, je me suis incliné, j’ai souri, je lui ai baisé la main, j’ai dansé avec elle. J’ai joué le rôle qu’on comptait me voir jouer. Elle m’a toujours été parfaitement étrangère. Chaque geste que j’ai fait m’a demandé un effort de volonté et parfois je m’étonne que personne ne l’ait remarqué. » Leur mariage ne peut qu’engendrer de la souffrance.

La violence est au coeur du roman de Jean Rhys. Elle est présente dans tous les rapports humains. Les créoles de la Jamaïque cristallisent toutes les haines. Les noirs cherchent à se venger des anciens esclavagistes et à récupérer leurs terres. Les Anglais snobent les Créoles qui leur sont inférieurs et ne possèdent pas leur raffinement. Antoinette ne trouve pas sa place, se cherche dans une société hostile. Les Jamaïcains la voient comme une blanche, les Anglais voient en elle une étrangère, une sauvage.

Et ce n’est pas dans le mariage qu’Antoinette trouve la stabilité et la tranquillité. Son beau-père l’oblige à épouser un inconnu, un anglais qui n’avait jamais mis les pieds à la Jamaïque. Il est le vilain petit canard de la famille et son père se débarrasse de lui. L’incompréhension est totale entre Antoinette et son époux, ce sont deux civilisations qui s’affrontent. L’incommunicabilité transforme leur vie commune en cauchemar. Chacun se réfugie dans sa solitude, dans sa douleur. Antoinette sombre petit à petit dans la démence. Son arrivée en Angleterre à la fin du roman, loin de ses paysages bien aimés, achève le peu d’esprit sain qu’il lui reste.

La construction du roman de Jean Rhys est particulièrement intéressante. Deux voix se font entendre alternativement : celle d’Antoinette et celle de son mari. Chacun est enfermé dans sa douleur, tous deux sont à plaindre. L’écriture de Jean Rhys rend parfaitement la dureté du monde dans lequel évoluent les deux personnages, la cruauté du mari et le basculement dans la folie d’Antoinette. Le destin tragique de cette jeune créole est conté avec force et je reste marquée par la grande violence de cette histoire. Le désespoir d’Antoinette se noie parmi la luxuriance d’un paysage que connaissait bien Jean Rhys, créole elle-même : « Moi aussi, alors, je me retournai. La maison brûlait, le ciel jaune-rouge était comme un coucher de soleil et je compris que je ne reverrais jamais Coulibri. Il ne resterait rien de tout cela : les fougères dorées et les fougères argentées, les orchidées, les lys roux et les roses, les fauteuils à bascule et le sofa bleu, le jasmin et le chèvrefeuille, et le tableau de la Fille du Meunier. »

Jean Rhys, qui elle aussi eut un destin tragique est un écrivain extraordinaire qu’il faut redécouvrir. La puissance de son écriture ne peut laisser indifférent, « La prisonnière des Sargasses » est un grand livre sombre et cruel.

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4 réflexions sur “La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

  1. J’ai récemment acheté « voyage dans les ténèbres » qui a l’air très prometteur ! Je ne connais Rhys que de nom, ce sera une découverte !

  2. @Lou : Je ne connaît pas « Voyage dans les ténébres » mais j’ai déjà le recueil de nouvelles « L’oiseau moqueur » et « Quai des Grands Augustins » et j’ai beaucoup aimé. C’est un auteur dont j’aime tout particulièrement la sensibilité et les thématiques. Tu me diras ce que tu en as pensé.

  3. @ Dominique : Oui elle s’est un peu inspirée de « Jane Eyre », surtout dans une scène d’incendie je trouve. Je te le conseille vraiment, j’aime beaucoup Jean Rhys et j’ai l’impression qu’elle est peu connue.

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