Si c'est un homme de Primo Levi

C’est un livre oh combien douloureux que nous avions à lire pour cette session du blogoclub, celui de Primo Levi rescapé d’Auschwitz. Il est toujours difficile de parler de la Shoah quand tant d’oeuvres y ont été consacrées, nous avons l’impression de tout savoir sur cette terrible période de notre histoire. Et pourtant la lecture de « Si c’est un homme » est absolument nécessaire.

Tout d’abord parce que Primo Levi nous raconte dans le détail la vie quotidienne d’un camp, en l’occurence celui de la Buna qui était le camp de travail d’Auschwitz (Arbeitslager). L’arrivée au camp est terrible, après le tri entre hommes et femmes, entre hommes valides et malades, l’humiliation et la destruction de l’identité est d’une rapidité effrayante. En quelques heures, ces hommes n’ont plus rien et ne sont plus rien. Leurs vêtements, leurs chaussures, leurs cheveux leur sont retirés. Leurs noms n’existent plus, ce ne sont que des numéros qu’ils devront apprendre à reconnaître en allemand sous peine d’être punis. La langue est un des problèmes du camp, toutes les nationalités sont mélangées à dessein. Si les hommes ne se comprennent pas entre eux, ils ne peuvent se révolter ensemble. C’est une idée simple et efficace comme toutes celles mises en place par les nazis. Dans la même idée, instaurer une hiérarchie entre les prisonniers crée des rivalités, des jalousies, des humiliations et surtout une surveillance des prisonniers par eux-mêmes. « Nous avons vite appris que les occupants du Lager se répartissent en trois catégories : les prisonniers de Droit commun, les prisonniers politiques et les juifs. Tous sont vêtus de l’uniforme rayé, tous sont Häftlinge, mais les Droit commun portent à côté du numéro, cousu sur leur veste, un triangle vert ; les politiques un triangle rouge ; les juifs, qui sont la grande majorité, portent l’étoile juive, rouge et jaune. Quant aux SS, il y en a, mais pas beaucoup, ils n’habitent pas dans le camp et on ne les voit que rarement. Nos véritables maîtres, ce sont les triangles verts qui peuvent faire de nous ce qu’ils veulent, et puis tous ceux des deux catégories qui acceptent de les seconder, et ils sont légion. » Le système est parfaitement pensé, il est implaccable et joue sur les pires instincts de l’Homme.

Et l’Homme que devient-il dans de telles conditions de souffrance ? La force de « Si c’est un homme » est la pertinence des analyses de primo Levi sur le comportement des prisonniers et le sien. Lui aussi fait partie du système et tente d’en tirer profit. Le camp est le règne de la débrouille, du chacun pour soi et Primo Levi est doué pour les trafics en tout genre afin d’améliorer un peu le quotidien. « On a parfois l’impression qu’il émane de l’histoire et de la vie une loi féroce que l’on pourrait énoncer ainsi : « Il sera donné à celui qui possède, il sera pris à celui qui n’a rien. » Au Lager, où l’homme est seul et où la lutte pour la vie se réduit à son mécanisme primordial, la loi inique est ouvertement en vigueur et unaniment reconnue. Avec ceux qui ont su s’adapter, avec les individus forts et rusés, les chefs eux-mêmes entretiennent volontiers des rapports, parfois presque amicaux, dans l’espoir qu’ils pourront peut-être plus tard en tirer parti. Mais les « musulmans », les hommes en voie de désintégration, ceux-là ne valent pas la peine qu’on leur adresse la parole (…). » Pourtant c’est un souffle de bonté pure qui a permis à Primo Levi de tenir le coup. Face à cette humanité niée, un ouvrier italien du nom de Lorenzo va l’aider matériellement, et ce sans contrepartie. « C’est à Lorenzo que je dois de n’avoir pas oublié que moi aussi j’étais un homme. »

La grande intelligence de Primo Levi est d’écrire son livre sur un ton neutre, dépassionné. Il n’y a aucune trace de haine dans ses propos, aucune envie de vengeance. Ce choix rend  le récit encore plus fort, encore plus marquant. La haine est un sentiment bestial qui le rapprocherait des nazis, présenter son récit sans ce sentiment c’est aussi une manière de redevenir un homme, de retrouver sa raison.

Primo Levi a été fait prisonnier le 13 décembre 1943, le 27 janvier 1945 les Russes arrivèrent à Auschwitz. Il doit sa survie à la scarlatine qui lui permis de rester dans le camp plutôt que de l’évacuer. « Vingt mille hommes environ, provenant de différents camps. Presque tous disparurent durant la marche d’évacuation (…). » Pourtant Primo Levi n’est jamais vraiment sorti du Lager, il se suicide en avril 1987. Son livre est un témoignage bouleversant, essentiel à la compréhension du fonctionnement d’un camp.

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12 réflexions sur “Si c'est un homme de Primo Levi

  1. Ce matin, à partir de mon Google reader, impossible d’ouvrir ton blog!
    Là je viens de chez moi, et ça marche.
    Bon, un beau livre, n’est ce pas? J’espère que tu liras la trêve, quand tu auras laissé passer un peu de temps, ce sont des lectures fortes!

  2. Une lecture qui m’a marquée beaucoup plus que je ne le pensais mais qui me donne envie d’en savoir encore plus. Qui me choque encore plus vis-à-vis des hommes qui peuvent infliger de tels horreurs à d’autres. Un témoignage indispensable !

  3. tous les membres du club sont unanimes pour dire que ce livre faisait « peur » mais qu’il fallait le lire car Levi a su raconter sans haine comme tu dis
    j’ai mis un article tout de même sur Levi

    Bonne année 2010

    Denis

  4. @Keisha : Vilain Google reader qui veut me priver de mes lecteurs!!! Oui c’est un livre magnifique et d’une force incroyable. Je crois que je vais effectivement laisser un peu temps s’écouler avant de me lancer dans la lecture de « La trêve ». Mais je lirai la suite du périple sans aucun doute.

    @Manu : C’est effectivement un livre effrayant sur l’Homme et ses aptitudes à détruire son prochain. Je pense qu’il faudrait que le livre de Primo Levi soit enseigné dans toutes les écoles pour que l’on oublie pas ce dont l’Homme est capable.

    @Denis : C’est un livre tellement douloureux que l’on hésite à le lire et c’est vrai qu’il s’imposer comme une nécessité. L’analyse, l’intelligence de Primo Levi le rendent indispensable. Je vais aller voir ton article et bonne année à toi aussi.

    @Ori : Le recul de Primo Levi est admirable, il savait parfaitement que pour véhiculer son message il ne pouvait l’exprimer par la haine. La force, le poids du livre ne sont que renforcés.

  5. Cette lecture délicate du blogoclub a fait la quasi-unanimité. Beaucoup appréhendaient la lecture et au final tout le monde se félicite d’avoir franchi le pas.

  6. @Mango : Moi aussi je suis très heureuse d’avoir enfin lu « Si c’est un homme ». C’est un livre exceptionnel et grâce à Keisha j’ai appris qu’il continuait son récit dans « La trêve » qui semble aussi fort.

    @Sylire : C’est un livre que l’on appréhende de lire car on sait bien qu’il est extrêmement douloureux. En plus, en cette période de fêtes, c’était un peu rude! Mais c’est une oeuvre tellement forte que l’on ne regrette pas notre lecture.

  7. Ton article est très documenté, moi aussi j’ai été étonné du recul de Primo Levi mais quel courage il lui a fallu pour se replonger dans cet enfer pour écrire ce livre. Je te souhaite une belle année 2010.

  8. @Nina : Merci Nina, c’est un livre que j’ai trouvé passionnant et d’une rare intelligence. Je pense qu’écrire sur cet enfer lui a permis de vivre avec mais c’est vrai qu’il a du faire preuve de courage. Je te souhaite à mon tour une excellente année .

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