Fuck America d'Edgar Hilsenrath

Le livre est sous-titré « Les aveux de Bronsky ». Le prologue est constitué d’un échange de lettres, en 1939, entre le père de Jakob Bronsky, demandant des visas d’immigration pour lui et sa famille, et le consul Général des Etats-Unis à Berlin. La réponse de ce dernier est sans appel : les quotas d’immigration sont stricts, les Etats-Unis ne peuvent accueillir tous les Juifs qui veulent fuir le nazisme. Etant donné le nombre de demandes, les Bronsky ne peuvent espérer obtenir leurs visas avant 1952 ! En 1953, Jakob Bronsky, alors qu’il est à New York, note dans son journal intime : « Je m’imagine le visage anguleux du Consul Général, ses cheveux clairsemés, gris, avec une raie soigneusement tirée sur le côté. Quand il lit les lettres des Juifs, ses yeux d’un bleu glacial luisent de lubricité. Quand il jette les lettres des Juifs dans la corbeille à papier, est-ce qu’il se branle ? ». 

Le ton est donné. Jakob Bronsky, vingt-sept ans mais en paraissant cinquante, est un survivant. Il traîne sa misère dans les rues de New York, enchaînant les petits boulots (livreur, serveur, portier, promeneur de chiens,…), côtoyant les clodos et les putes. Il n’hésite pas à resquiller dans les transports ou les restaurants (surtout les plus chics !), à tricher, à mentir, pas par perversion, juste pour survivre. La priorité de Jakob, c’est d’écrire son roman, « Le branleur », récit de sa vie dans un ghetto juif pendant la guerre. Cette période est un grand trou noir dans la mémoire de Bronsky, écrire doit lui permettre de retrouver cette part de lui-même refoulée, de guérir. Il l’écrit chapitre après chapitre, nuit après nuit, au fond d’une cafétéria sordide fréquentée par d’autres Juifs allemands immigrés, seuls liens avec sa culture et sa langue d’origine.

C’est aussi le récit d’un malentendu, d’une incompréhension totale entre Bronsky et l’Amérique. Il égratigne au passage le mythe du rêve américain. Dans une Amérique obsédée par le culte de la réussite et de la jeunesse, Bronsky est l’éternel outsider. « Dans ce pays la pauvreté et la solitude sont une infamie ». Pas  facile  dans ces conditions de rencontrer des femmes américaines, inaccessibles pour ce greenhorn sans le sou et sans avenir, et qui doit lorsqu’il en a les moyens soulager sa frustration sexuelle avec des prostituées misérables.

« Fuck America » est inspiré de la vie d’Edgar Hilsenrath, écrivain allemand né en 1926. Il y raconte, sur un mode décalé et cru, empreint d’autodérision, sa condition d’immigré aux Etats-Unis, après la guerre, alors qu’il avait survécu à l’expérience terrible d’un ghetto juif en Ukraine. Le récit se fait plus grave et mélancolique lorsque Jakob/Edgar raconte dans les derniers chapitres l’histoire de sa famille, de la montée du nazisme à l’arrivée aux Etats-Unis.

A noter l’excellent travail des Editions Attila qui nous offre, en plus de l’édition en français de ce livre publié en 1979 en Allemagne, une maquette originale et attrayante. J’apprécie particulièrement le petit topo sur le traducteur et l’auteur de la couverture, trop souvent négligés. Les Editions Attila feront paraître prochainement les deux premiers romans d’Edgar Hilsenrath, permettant ainsi de poursuivre la découverte de cet écrivain génial.

P.S. : je recommande particulièrement le billet de Pickwick, tout aussi enthousiaste et sacrément bien tourné.

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5 réflexions sur “Fuck America d'Edgar Hilsenrath

  1. J’adore la couverture et ce que tu dis sur le fond est intéressant mais la forme me fait fuir… ou bien le titre et l’extrait ne sont pas trop représentatifs ? J’ai beaucoup de mal avec les textes vulgaires, y compris les « classiques » du genre, d’où ma petite question.

  2. @Romanza : Merci beaucoup, et n’hésite pas à laisser des commentaires. Pour notre part (nous sommes 2 coblogueurs), nous ne manquerons pas d’aller sur « Près de la plume…au coin du feu » (quelle liste de classiques !), nous l’avons d’ailleurs déjà ajouté dans nos favoris.

    @Lou : La forme crue peut rebuter, je le conçois. Quoi qu’il en soit, elle est parfaitement en accord, je trouve, avec la vie du narrateur et l’univers dans lequel il évolue. Il n’y a là rien de gratuit.

  3. Une vraie réussite ce livre, surtout si l’on aime les lectures fortes ! Je craque aussi complètement sur ton commentaire, donc, hop, je mets le lien !

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