Nous autres d'Eugène Zamiatine

Cela fait mille ans que la terre est soumise au pouvoir de l’Etat unique. Depuis la Guerre de Deux Cents ans, les hommes vivent dans des villes séparées par des « immensités vertes », chacune entourée du Mur Vert qui la préserve de la nature sauvage. Pour parvenir au bonheur, l’état de liberté a été supprimé. Chaque instant de la vie est planifié, programmé. Chaque activité humaine – travail, loisirs, éducation, repos, repas, sexualité, etc. – est organisée selon « un système d’éthique scientifique, basé sur les opérations d’arithmétique ». L’inattendu, l’imprévu ont été réduits au maximum. C’est le règne de la rationalité appliquée à l’organisation sociale, à laquelle chacun apporte « un sacrifice paisible, réfléchi et raisonnable ».

Les êtres humains sont les rouages d’une machine au bon fonctionnement de laquelle doivent tendre tous leurs actes et pensées. Ils « sont fondus en un seul corps aux millions de mains », – le total l’emporte sur l’unité. Ils ne sont plus désignés par un nom, mais par un numéro composé d’une lettre et d’un chiffre. Ils vivent dans des bâtiments de verre transparents, car ils ne doivent rien cacher de leur vie. Les Gardiens veillent par ailleurs à ce que cette harmonie perdure, sous l’égide du Bienfaiteur, « aussi sage et aussi cruel que le Jéhovah des anciens ». Le narrateur, D-503, est mathématicien et le constructeur de l’Intégral, engin « électrique en verre et crachant le feu », chargé de porter la bonne nouvelle du « bonheur mathématique et exact » aux habitants d’autres planètes, dans le but de les « soumettre au joug bienfaisant de la raison ». L’Intégral transportera des traités, poèmes et autres écrits « célébrant les beautés et la grandeur de l’Etat Unique ». « Nous autres » est la contribution de D-503, ensemble de notes où il consigne ce qu’il pense, ou plutôt, – ce qui revient au même -, ce que nous autres pensons. La vie de D-503 sera bouleversée par sa rencontre avec une femme, I-330, qui l’éveillera à des sentiments nouveaux et l’amènera à prendre conscience de son individualité, autant d’hérésies dans « la vie mathématiquement parfaite de l’Etat Unique ». 

« Nous autres » fut écrit par l’ingénieur, mathématicien et écrivain Eugène Zamiatine (1884-1937) en 1921 et interdit par la censure soviétique. En 1931 Zamiatine fut contraint à l’exil, à Paris, où il mourut. Le roman paraît pour la première fois en 1924 dans une édition en anglais. Il exerça une réelle influence sur d’autres contre-utopies écrites plus tard et beaucoup plus connues : « 1984 » de George Orwell, « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, ou encore « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. Il fut ainsi l’un des pionniers d’un genre destiné à anticiper l’effroi du totalitarisme, qu’il soit inspiré par le socialisme, le fascisme, le scientisme ou le capitalisme. Désespérant et glaçant par bien des aspects, ce livre garde cependant foi en l’humanité et nous rappelle, comme l’écrivit Zamiatine dans un essai, que « seuls les hérétiques, rejetant le présent au nom de l’avenir, sont l’éternel ferment de la vie et assurent l’infini mouvement en avant de la vie ». A méditer en ces temps de capitalisme triomphant à l’échelle planétaire.

  

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