Courir de Jean Echenoz

Vous n’aimez pas le sport ? L’évocation de la vie et des exploits des grands sportifs vous laissent de marbre ? Vous pouvez quand même lire le dernier livre de Jean Echenoz, car c’est bel et bien de littérature dont il s’agit ici.

De plus, le parcours et la carrière d’Emil Zatopek, l’un des plus grands (si ce n’est le plus grand) coureur de fond de l’histoire de l’athlétisme présentent un très grand intérêt. Fils d’ouvrier, d’abord lui-même ouvrier dans l’usine Bata d’Ostrava en Moravie, puis apprenti chimiste, « Emile » déteste le sport. Il participe pourtant à une course organisée par l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale, et termine deuxième. On l’encourage alors à s’entraîner, et un peu à contre-cœur, parce qu’il ne sait pas dire non, il s’y met, « d’abord pour rire, puis de moins en moins ». Car Emile y prend plaisir, et « s’aperçoit aussi qu’il aime bien se battre ».

Emile est aussi un bourreau de travail, s’imposant des exercices herculéens pour améliorer son endurance et sa vitesse, au détriment de son style. Ce style si caractéristique : « Emile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir ». Qu’importe, tête dodelinante, avec cet « air absent quand il court », Emile gagne sur les stades du monde entier, enchaîne les titres et les records.

Echenoz a le don de nous rendre cet homme proche et familier. Par exemple en ne l’appelant que par son prénom (francisé en « Emile »), son nom de famille n’apparaissant que tard dans le récit. Au-delà du champion, c’est la personnalité d’Emile qui nous le rend attachant : homme « d’un heureux naturel », toujours souriant, curieux, mari aimant, et acceptant avec philosophie le déclin de sa carrière sportive. On ne peut qu’être touché aussi par ce destin tragique, celui d’un champion porté aux nues et utilisé par le pouvoir politique trop heureux d’en faire une icône du communisme triomphant, mais qui lui fera payer cher son ralliement au « Printemps de Prague ». Malgré cela, Zatopek restera un homme libre, et l’idole de tout un peuple comme en témoigne cette fabuleuse scène finale des éboueurs refusant obstinément de le laisser ramasser les poubelles.

On se laisse volontiers porter par ce roman servi par l’écriture fluide et épurée d’Echenoz, empreinte d’humour et de bonhommie. Mais, ne nous y trompons pas, cette simplicité n’est qu’apparente : Echenoz retravaille beaucoup ses textes, coupant et recoupant pour ne garder que l’essentiel. Le style est affaire de travail. D’ailleurs peut-être peut-on voir la description de la douleur dans l’effort de Zatopek comme la métaphore du processus d’écriture chez Echenoz. Au terme duquel, en quelques pages concises, il tire de la destinée d’un être la matière romanesque. Alors oui décidément la vie d’Emil Zatopek valait bien un roman. Excellent de surcroît.

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5 réflexions sur “Courir de Jean Echenoz

  1. C’est dommage que tu ne sois pas tentée, Jean Echenoz est pour moi un très grand écrivain. L’écriture est d’une grande pureté. Tu peux essayer « Ravel » qui racontait les dernières années de la vie de Maurice Ravel, personnellement je trouve que c’est un chef-d’oeuvre!

  2. Pingback: Jean Echenoz, Courir | Lettres exprès

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