La bible de néon de John Kennedy Toole

John Kennedy Toole (1938 – 1969) a écrit là un petit chef d’œuvre. C’est d’autant plus remarquable qu’il avait alors seize ans ! Il n’aura malheureusement pas la joie de le voir publié, à la fin des années 80. Il s’est suicidé en 1969, à l’âge de 31 ans, sans doute déprimé par les refus successifs des éditeurs de publier La conjuration des imbéciles, cet autre chef-d’œuvre écrit une dizaine d’années plus tard.

David, le narrateur, un jeune garçon de 6 ans, vit avec ses parents dans une petite ville du sud des Etats-Unis, peu avant la seconde guerre mondiale. Son père travaille à l’usine, et la famille fréquente régulièrement la paroisse. La tante de sa mère, Mae, une ancienne artiste de cabaret sur le retour, vient s’installer chez eux. La dame s’occupe du petit garçon, l’emmène souvent se promener dans des tenues provocantes qui font jaser les habitants de la petite ville bigote et conformiste. Une relation tendre et complice se noue entre eux.

Tout commence à basculer lorsque le père de David perd son emploi. La famille s’installe alors dans une maison vétuste et branlante sur l’une des collines d’argile qui dominent la ville. Elle ne fréquente plus l’église, faute de pouvoir payer la cotisation de membre. Le père, désoeuvré, rumine son amertume, tandis que David fait ses premiers pas, difficiles, à l’école. Tout semble aller de travers, à l’image de la maison qui, lorsqu’il pleut sur la colline argileuse, s’enfonce de guingois dans la terre ramollie. Mais le jeune garçon est loin d’être au bout de ses peines, même si surgissent ça et là de rares moments de joie et de grâce.

« La bible de néon » est l’enseigne lumineuse qui orne la façade de l’église. David l’aperçoit de chez lui la nuit. Elle est le symbole de l’esprit puritain qui plane jour et nuit sur la communauté, et exclut tous ceux qui ne se conforment pas à ses dogmes. Pauvreté, maladie, vieillesse, singularité sont des fautes. « Si on était différent du reste des gens de la ville, on devait partir. C’était pour cela qu’ils se ressemblaient tous tellement. Leur façon de parler, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils aimaient, ce qu’ils détestaient. […] A l’école, ils nous disaient qu’on devait penser par soi-même, mais dans la ville, il n’était pas question de faire ça. Vous deviez penser ce que votre père avait pensé toute sa vie, c’est-à-dire ce que toute le monde pensait ». Malgré son jeune âge, David sent qu’on est loin du véritable christianisme : « Je commençais à être fatigué de ce que le pasteur appelait « chrétien ». Tout ce qu’il faisait était chrétien, et les gens de son église le croyaient, en plus. […] il me semblait savoir ce que cela voulait dire de croire en Jésus-Christ, et cela n’avait rien à voir avec la moitié des choses que faisait le pasteur. Je considérais Tante Mae comme une bonne chrétienne, mais personne n’aurait été d’accord dans la vallée, parce qu’elle n’allait jamais à l’église ».

John Kennedy Toole narre dans un style lumineux et sensible l’histoire d’un jeune garçon qui fait l’apprentissage d’une société intolérante et dure avec les faibles. Il ne fait pas bon être pauvre et sans défense dans l’Amérique puritaine des années 40 (comme des années 2000 d’ailleurs). Cette œuvre est d’une maturité étonnante pour un si jeune auteur. On se demande, en vain, ce qu’aurait pu encore offrir à la littérature John Kennedy Toole, ce génie trop tôt disparu.

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