La dynamique du capitalisme de Fernand Braudel

Encore un petit livre (120 pages) bien passionnant. Il s’agit en fait de la présentation dans ses grandes lignes d’un livre beaucoup plus imposant : Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècles. On a ainsi accès à une sorte de fiche de lecture, de synthèse, par l’auteur lui-même en plus, ce qui dispense, du moins dans l’immédiat, de s’attaquer à l’ouvrage principal.

Ce petit livre est intéressant à plus d’un titre. D’abord bien sûr parce qu’il fait le résumé de l’histoire économique du monde (en particulier de l’Europe) sur une période (1400 – 1800) qui va connaître, de ce point de vue, de grands bouleversements. Mais surtout parce qu’il permet d’interroger notre époque. En effet, nombre des faits décrits ici, en particulier concernant la naissance du capitalisme et la façon dont il s’est imposé, sont toujours pertinents de nos jours si l’on veut analyser ce système économique. 

On a tendance à penser l’histoire économique selon cette succession : esclavage, puis servage, puis capitalisme. Dès le XVe siècle existent des régions économiques – Fernand Braudel les appelle des économies-monde – distinctes, délimitées, avec chacune son centre (une ville en général) et, autour, des zones successives et des marges, de plus en plus dépendantes et de moins en moins favorisées à mesure qu’on s’éloigne du centre. Parlant de l’économie-monde « Europe » au XVIIe siècle dont le centre est alors Amsterdam, il dit : « L’économie-monde européenne, en 1650, c’est la juxtaposition, la coexistence de sociétés qui vont de la société déjà capitaliste, la hollandaise, aux sociétés serviles et esclavagistes, tout au bas de l’échelle […] En fait le capitalisme vit de cet étagement régulier : les zones externes nourrissent les zones médianes, et surtout les centrales ». A l’heure de l’économie mondialisée, il semble bien que cette juxtaposition de zones riches et de zones en marge, dépendantes plus que participantes, soit toujours d’actualité.

Autre fait du passé qui éclaire notre époque : le capitalisme est le « privilège du petit nombre ». Il naît lorsque des marchands décident de se faire intermédiaires entre producteurs et consommateurs, pour vendre les marchandises dans les grandes ou les ports exportateurs, dégageant ainsi de gros bénéfices et accumulant les capitaux qui s’investiront ailleurs.   Très tôt, la bourgeoisie « pour asseoir sa fortune et sa puissance, s’appuie successivement ou simultanément sur le commerce, sur l’usure, sur le commerce au loin, sur l’ « office » administratif et sur la terre ». Reprenant le modèle des grandes familles seigneuriales – qu’elle va d’ailleurs parasiter puis dominer -, avec leur lignage, leur histoire, la bourgeoisie accumule progressivement le capital et se le transmet. La bourgeoisie est ainsi « porteuse du processus capitaliste ». Mais le capitalisme ne finit de s’imposer qu’avec la complaisance, du moins la neutralité, de l’Etat : « le capitalisme ne triomphe que lorsqu’il s’identifie avec l’Etat, qu’il est l’Etat ». C’est bel et bien toujours cette classe dominante (n’en déplaise à ceux que ce vocabulaire marxisant rebute, à leurs yeux sans doute pas assez « moderne »), la bourgeoisie, qui détient le capital, le transmet à l’intérieur de son groupe, occupe les postes-clés de la politique et de l’économie (les deux de plus en plus mêlés), assure (ou tente d’assurer) une stabilité et hiérarchisation sociales absolument nécessaires à ses intérêts et s’organise au niveau mondial pour que cela continue ainsi jusqu’à la consommation des siècles. Je renvoie à ce sujet à l’excellent livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie.

Je finirai par la distinction qu’opère Fernand Braudel entre économie de marché et capitalisme, termes que l’on pense souvent synonymes. La première existait bien avant le capitalisme, il s’agit de cette économie d’échange qui fait le lien directement entre la production et la consommation, et qui est le fait des paysans, des artisans qui vendent, dans leur boutiques, sur les marchés ou les foires, ce qu’ils ont eux-mêmes produit. Le capitalisme survient, on l’a vu, lorsque apparaît cette classe de gros marchands, avec de gros capitaux, se posant en intermédiaires et prenant le contrôle du marché. Il s’agit donc bien de deux choses différentes : le capitalisme dérive de l’économie de marché. Autrement dit : économie de marché et capitalisme ont longtemps coexisté. C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui, le capitalisme n’ayant pas envahi tout l’espace économique et social. Fort heureusement.

Je n’aime pas l’histoire pour l’histoire, pour la simple évocation de temps révolus. Je l’aime lorsqu’elle jette un pont entre passé et présent, qu’elle donne du recul sur notre temps et lève un coin du voile sur l’époque contemporaine. Comme ce livre par exemple.

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2 réflexions sur “La dynamique du capitalisme de Fernand Braudel

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