Bilan du mois anglais et A year in England

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Voici encore un mois anglais qui s’achève. Comme toujours, il fut riche de vos nombreuses publications et je vous en remercie chaleureusement. C’est toujours un grand plaisir de vous lire, de partager ce mois de juin avec vous sur vos blogs et ailleurs. Votre enthousiasme ne se dément pas, chaque année vous répondez présents au rendez-vous que Lou, Cryssilda (you rule, girls !) et moi-même vous fixons.

J’ai été particulièrement bien organisée cette année et j’ai réussi à tenir tout ce que j’avais prévu, à savoir : 9 billets livres, 2 séries, 1 BD et 1 exposition. Proud of me ! Je ne vous ai en revanche pas beaucoup parler de littérature contemporaine, je suis restée dans les grands auteurs classiques.

Mais au moment de vous quitter, j’ai eu un pincement au cœur. J’avais envie de rester dans l’ambiance du mois anglais, envie de continuer à discuter culture anglaise avec vous, envie de découvrir de nouveaux livres grâce à vous. Du coup je vous propose un nouveau challenge : A year in England ! Même principe que pour le mois anglais, vous pouvez me parler de littérature, de cinéma, de séries, de cuisine, de voyage, etc… La seule condition est que ce soit anglais ou que ça se déroule en Angleterre ! Ce challenge démarre dès maintenant, un logo est en cours de conception (un immense merci à Eliza par avance !), et il s’arrêtera le 31 mai 2016 pour laisser la place en juin au mois anglais qui sera toujours piloté par Lou et Cryssilda.

Comme pour le mois anglais, je vais mettre en place un billet récap afin que vous puissiez y laisser vos liens et un groupe facebook existe également.

Alors, vous me suivez ?

PS : Vous pouvez également participer en juillet au non-anniversaire d’Alice au pays des merveilles qu’a lancé ma chère Alice, d’une pierre deux coups !!!

Les tours de Barchester de Anthony Trollope

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 Nous avions laissé Mr Harding se remettre du scandale lié aux prestations qu’il touchait en tant que directeur de l’hospice d’Hiram, nous le retrouvons titulaire d’une petite cure non loin de Barchester. Mr Bold, le mari de sa fille cadette Eleanor et à l’origine dudit scandale, est décédé laissant celle-ci avec un tout jeune enfant. L’archidiacre Grantly, beau-fils de Mr Harding, va trouver à exercer sa virulence avec l’arrivée du nouvel évêque,  remplaçant de Mr Grantly senior qui vient de trépasser. Le Docteur Proudie, sa femme et son chapelain Mr Slope, vont prendre possession de la cathédrale de Barchester. Une lutte de pouvoir et d’influence ne va pas tarder à se déclencher entre Mr Slope et Mr Grantly. Poussé par la redoutable Mrs Proudie, Mr Slope déploie tous ses talents d’orateur et de manipulateur. Mais bientôt, cela ne lui suffira pas et son ambition démesurée l’amènera à affronter Mrs Proudie.

Étude des conflits au sein de l’Église anglicane, étude de mœurs, roman sentimental, « Les tours de Barchester » est tout ça à la fois. C’est une grande saga que Trollope déploie devant son lecteur. On retrouve avec plaisir, dans ce deuxième volet, les personnages du « Directeur ». Le pauvre Mr Harding va encore être au cœur de nombreuses polémiques et jeux de pouvoir puisqu’à nouveau le poste de directeur de l’hospice doit être attribué.  C’est autour de ce poste que vont se déchirer Mr Grantly et Mr Slope, puis Mr Slope et Mrs Proudie. Tout l’enjeu est l’influence des uns et des autres sur le faible et lâche Mr Proudie. Trahison, coups bas, bassesses, tout est permis pour conquérir le pouvoir et placer ses pions sur l’échiquier clérical. Anthony Trollope raille avec beaucoup d’ironie ces querelles de chapelle où il est finalement très peu question de religion et de foi. Il dresse un portrait sévère des serviteurs de Dieu qui sont tous, à part le doux et généreux Mr Harding, plus ambitieux les uns que les autres.

En parallèle à ces chamailleries religieuses, se déroule une autre intrigue. Celle-ci se développe autour de Eleanor Bold. Cette jeune et séduisante veuve a un avantage de poids : son défunt mari lui a laissé un beau pécule. Voilà un attrait irrésistible pour deux de ses prétendants : Mr Slope qui a besoin d’argent pour réaliser ses ambitions, Mr Stanhope, jeune artiste désargenté et désinvolte dont le père ne veut plus payer ses dettes. Reste Mr Arabin, ami de Mr Grantly, bien incapable à 40 ans de comprendre et encore moins d’exprimer ses sentiments envers la jeune femme. La pauvre sera l’objet de nombreux malentendus, de nombreuses manipulations qu’elle aura bien du mal à démasquer. Son innocence et sa naïveté l’empêchent de voir clairement la nature des hommes qui l’entourent.

Sous la plume brillante et acide de Trollope, tous ces imbroglios deviennent fort réjouissants pour le lecteur qui se délecte des descriptions de l’auteur comme celle de Mr Slope qui est particulièrement cruelle : « Sa chevelure est raide et terne, d’une pâle teinte roussâtre. (…) Il ne porte pas de favoris et est toujours rasé avec soin. Il a le visage presque de la même couleur que ses cheveux, mais peut-être un peu plus rouge : il n’est pas sans rappeler la viande de bœuf – une viande de mauvaise qualité, dois-je ajouter. Son front est vaste et élevé, mais carré et lourd, et désagréablement luisant. Sa bouche est large, mais ses lèvres sont fines et pâles ; et ses gros yeux globuleux brun pâle inspirent tout, sauf la confiance. Mais son nez rachète son visage : il est droit et bien formé ; j’eusse préféré, cependant qu’il n’eût pas cet aspect un peu spongieux et poreux, comme s’il avait été adroitement sculpté dans un liège de couleur rouge.  » Anthony Trollope semble toujours prendre beaucoup de plaisir à écrire ses romans, cela passe par de très nombreuses interpellations à son lecteur. Il y réfléchit même parfois sur son métier d’écrivain, sur la difficulté à devoir être publié sous la forme du feuilleton.

Ce deuxième volet des chroniques du Barsetshire est une belle réussite, le ton est truculent et ironique, l’intrigue pleine de rebondissements et c’est une belle et longue galerie de personnages qui vous attend si vous vous décidez à vous promener dans les rues de Barchester.

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Pour clôturer en beauté ce mois anglais et fêter dignement le bicentenaire de la naissance de Anthony Trollope, les éditions Points et moi-même vous proposons de gagner :

1 exemplaire du « Docteur Thorne » qui est le 3ème volet de la série consacrée au Barsetshire

-3 exemplaires des « Enfants du duc » qui lui fait partie de la série consacrée aux Palliser

Je vais vous demander en quelques lignes pourquoi vous aimez Anthony Trollope (si vous l’avez déjà lu) ou pourquoi vous souhaitez le lire. Les plus convaincants gagneront un exemplaire. Merci de me préciser quel roman vous souhaitez gagner.

J’attends vos réponses à l’adresse suivante : anthony.trollope@yahoo.fr

A vos stylos, vous avez jusqu’au 7 juillet pour déclarer votre flamme à Anthony Trollope !

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Chroniques de Mudfog de Charles Dickens

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Comme vous le savez sans doute, mon cœur de lectrice palpite à la vue du nom de Charles Dickens. Je suis bien décidée à lire l’ensemble de son œuvre même si cela signifie que je sois parfois déçue. Malheureusement, ce fut le cas avec « Les chroniques de Mudfog ».

Elles furent publiées entre 1837 et 1839 et nous font découvrir la petite ville de Mudfog où l’humidité et le grotesque règnent sans partage. On y croise M. Tulrumble qui de charpentier passa au rang de maire et vit son ego dépasser les limites du raisonnable. On y assiste à des réunions de l’association de Mudfog pour l’avancement de toute chose où l’on réfléchit sur les conditions de vie des puces laborieuses, sur la disparition des ours savants des rues de Londres, sur une machine permettant de faire les poches de ses concitoyens et autres débats essentiels au bon fonctionnement de la ville. On nous parle également du cirque, des clowns et de la vie qui n’est qu’une grande scène (Dickens m’a au moins fait plaisir en citant plusieurs fois Shakespeare).

L’histoire de M. Tulrumble est ce qui est le plus réussi dans ce petit recueil. On y retrouve la verve, l’ironie qui seront présentes dans le reste de son œuvre. Dickens y dénonce les méfaits du pouvoir. Les autres chroniques sont un avant-goût des « Esquisses de Boz » mais elles lassent et présentent peu d’intérêt. La fantaisie dickensienne y est bien en germe mais elle demande encore du travail et plus d’humour.

Un recueil de textes dont on peut tout à fait se passer si l’on ne cherche pas à lire l’ensemble du travail de Charles Dickens.

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L’a-t-elle empoisonné ? de Kate Colquhoun

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A Liverpool, ville industrielle florissante, Florence Maybrick, une américaine de 26 ans, est mariée avec Jame Maybrick, un négociant en coton. Ce dernier est de 20 ans plus âgé que sa femme ; ils ont eu deux enfants. James est hypocondriaque et ne cesse de se plaindre de différents maux. Au début de l’année 1889, il tombe pour de bon malade et décède le 11 mai. Les médecins sont dans l’incapacité totale de déterminer les causes de sa mort. Pourtant, rapidement, les frères de James accusent Florence de l’avoir empoisonné à l’arsenic. L’affaire est relayée avec fracas dans les journaux et deux procès retentissants vont avoir lieu pour déterminer si oui ou non Florence Maybrick a assassiné son époux.

Comme dans l’admirable « Chapeau de Mr Briggs », Kate Colquhoun choisit l’angle du fait divers pour étudier au plus près la société victorienne. Ici, c’est bien évidemment la place , le rôle de la femme qui sont mis en valeur par le procès de Florence Maybrick. Nous sommes à la fin du règne de Victoria et les mouvements féministes se font de plus en plus entendre : « On aurait parfois dit qu’il y avait dans le box des accusés non seulement Florence Maybrick, mais également le caractère et le rôle des femmes en général. »

L’empoisonnement était en effet impossible à prouver puisque James était un grand hypocondriaque. Il prenait une multitude de médicaments, de potions à base de strychnine, arsenic, antimoine, etc… Ce qui fut en revanche démontré, c’est que Florence s’était absentée quelques jours de son domicile pour se rendre à Londres et y retrouver un homme. Un homme, vil et lâche, qui ne lui apporta aucun soutien durant le procès, bien au contraire. Florence se renseigna également sur les modalités du divorce. Comme les jeunes américaines de Henry James et Edith Wharton, Florence Maybrick était fort malheureuse auprès de son mari et aspirait à retrouver sa liberté.

C’est donc ce comportement qui fut jugé. L’époque victorienne finissante s’accrochait désespéramment à ses principes et notamment à la moralité des femmes de la haute société et de la bourgeoisie. « Une demande de divorce allait douloureusement à l’encontre du statu quo. Les Victoriennes comme Florence étaient censées être fortes lorsqu’elles dirigeaient leur personnel, mais faibles et passives en tant qu’épouses, masquer des sentiments excessifs et contrebalancer leur indépendance d’esprit par le fait qu’elles étaient assujetties tant selon la loi qu’en vertu des conventions. » Le fait que James était infidèle depuis de nombreuses années et avait installé sa maîtresse dans une maison, n’entrait en revanche pas en ligne de compte.

De nombreux procès de femmes pour empoisonnement eurent lieu à la même période. Le personnage de la femme perverse et criminelle se développait également dans la littérature comme chez Wilkie Collins ou Mary Elizabeth Braddon. Les Victoriens faisaient le lien entre crime et sexualité féminine. La luxure, la libido non contrôlée étaient extrêmement dangereuses chez les femmes qui devaient être modestes et soumises. D’autres voix se firent entendre durant les deux procès de Florence qui dénonçaient le mariage comme un carcan, une prison. Les romanciers, comme Anthony Trollope ou Thomas Hardy, s’en faisaient l’écho. Malheureusement pour Florence Maybrick, c’est bien la morale victorienne qui triompha.

« L’a-t-elle empoisonné ? » est, à l’instar du premier livre de Kate Colquhoun, captivant de bout en bout. L’historienne étaye son propos par de nombreuses références culturelles (littérature, peinture). Son livre est parfaitement construit, vivant et nous montre une société victorienne en train de s’éteindre.

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Fortitude

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 Fortitude est une petite ville au coeur de l’Arctique. De nombreux chercheurs y travaillent sur l’évolution des espèces et du climat. Tout le monde se connaît et la vie s’écoule paisiblement, aucun incident n’est jamais venu troubler la communauté. Il n’y a d’ailleurs que quatre policiers à Fortitude et plutôt présent pour s’assurer que les habitants s’arment bien contre les ours polaires. La tranquillité de la ville va pourtant être mise à mal par la mort (accidentelle ?) de Billy Pettigrew, puis par celle de Charlie Stoddart (Christopher Eccleston). Ce dernier est un chercheur qui semble avoir fait une importante découverte sur le permafrost le jour de sa mort. Son corps semble avoir été déchiqueté. La police britannique dépêche sur les lieux le DCI Morton (Stanley Tucci) pour aider la police locale à faire la lumière sur ces évènements.

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Fortitude est une série dont l’atmosphère prime sur l’intrigue. En ce sens, elle m’a vraiment évoquée « Twin Peaks ». L’ambiance de cette ville de l’Arctique est pesante, étouffante, très sombre. Les relations entre les personnages sont tendues, agressives voire violentes. On sent que beaucoup de choses sont cachées à Morton qui sert de révélateur, de catalyseur aux révélations qui ne demandent qu’à sortir. L’inspecteur est quasiment le seul étranger dans cette communauté en vase clos ce qui peut également évoquer « Broadchurch » où un inspecteur venu d’ailleurs enquête sur la mort d’un enfant dans un petit village.

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Le casting de la série est remarquable et international : Michael Gambon, Sofie Grabol de « The killing », Christopher Eccleston (qui malheureusement ne fait que passer), Stanley Tucci ou Jessica Raine de « Call the midwife ». Ils participent tous à la mise en place de l’atmosphère étrange, malsaine. Alors il faut bien avouer que l’intrigue policière se dilue un peu au fil des épisodes et elle n’est pas la raison pour laquelle je suis allée au bout de la série. Elle est néanmoins pleine de rebondissements et matinée de science-fiction, d’écologie et de lutte de pouvoir.

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« Fortitude » est une série surprenante de part le lieu où elle se déroule et de part son atmosphère. Ce n’est pas un coup de cœur mais j’ai eu plaisir à la regarder.

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Am stram gram de MJ Arlidge

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 A Southampton, Amy et Sam se réveillent au fond d’un bassin pour plongeon. Leur dernier souvenir : avoir été pris en stop par une femme au volant d’une camionnette. L’incompréhension est totale. Ils ont été kidnappés. Un téléphone retentit au fond du bassin. Leur ravisseuse leur explique les termes de son marché. Au fond de la piscine, ils trouveront un revolver avec une seule balle. Pour sortir de cet endroit, l’un des deux devra tuer l’autre. Sans ça, ils mourront de faim. Dilemme impossible pour ces deux jeunes amoureux, ils se sentent incapables de tuer. Mais que restera-t-il de leur résolution après dix jours sans boire et manger ?

Me voici en présence d’un genre littéraire auquel je n’avais pas encore été confrontée : le roman gore. La quatrième de couverture nous parle de thriller mais je n’ai ressenti aucun suspens dans ce roman. L’auteur tente de le créer par des chapitres courts mais cela n’a pas suffi à maintenir mon attention. Et je n’ai pas non plus eu froid dans le dos, n’est pas Dennis Lehane qui veut. Comme dans un film gore, type « Massacre à la tronçonneuse », l’amoncellement d’hémoglobine ne génère pas la peur mais plutôt le ridicule. Ici M.J. Arlidge en rajoute des tonnes. La journaliste, insupportable fouineuse comme il se doit, a eu un père dealer qui se servait d’elle comme mule mais cela ne suffit pas, elle a également le visage à moitié défiguré par une projection d’acide. L’enquêtrice, Helen Grace, aurait dû jouer dans « Cinquante nuances de Grey » puisqu’elle a des tendances au SM, ou plutôt à la torture puisqu’elle se fait fouetter jusqu’au sang avec une ceinture à clous. L’un des derniers prisonniers voit sa plaie au crâne s’infester d’asticots qu’il se fait un plaisir d’offrir à manger à sa compagne de détention. Trop, c’est trop. Visiblement, M.J. Arlidge a dû se lancer le pari d’écœurer ses lecteurs en en rajoutant ou de les impressionner durablement par des scènes chocs. Pari totalement perdu de mon côté.

De plus, il n’y a aucune subtilité dans la psychologie des personnages qui sont presque des caricatures : le flic qui boit pour oublier son divorce, la journaliste hargneuse, le flic verreux. L’héroïne, Helen Grace, est capitaine et on se demande comment elle a réussi à en arriver là tant ses méthodes d’enquête m’ont fait bondir : elle hurle sur des parents qui viennent de retrouver leur fille après dix jours de captivité pour leur soutirer des infos, elle ne réfléchit jamais et fonce bille en tête même si cela doit ruiner la carrière d’un collègue. En revanche, le nom de la meurtrière lui arrive d’un seul coup, la fin est traitée hâtivement et ne paraît en rien la suite logique de l’enquête. Il est de toute façon difficile de rester focalisé sur cette dernière. Elle est en effet sans arrêt parasitée par des chapitres entiers consacrés à la vie des différents personnages. Distiller les informations pour nous donner envie de les connaître et permettre au lecteur de s’attacher à eux aurait été plus judicieux et aurait canalisé mon attention sur l’intrigue policière.

Une dernière idée mal traitée par l’auteur : l’alternance des points de vue selon les chapitres. Je n’ai rien contre, bien au contraire, mais quelqu’un pourrait-il m’expliquer pourquoi les premières victimes parlent à la première personne du singulier et pas les autres ?

Trop de scènes dont le seul but est de choquer le lecteur, trop de maladresses dans l’intrigue, pas assez de subtilité m’ont empêchée de prendre plaisir à cette lecture.

Une lecture proposée par les éditions Les Escales.

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Nuit et jour de Virginia Woolf

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« Nuit et jour » nous permet de suivre les vies de quatre jeunes gens. Katherine Hilbery est la petite-fille d’un poète de grande renommée, elle vit avec ses parents dans la maison du grand-père. Le passé sanctifié de son ancêtre l’écrase, l’étouffe et l’empêche de définir son avenir. Elle est néanmoins promise à William Rodney, jeune homme intelligent et raffiné mais qui ne comprend pas son besoin de liberté. Ralph Denham est juriste, il se rêve artiste mais doit subvenir aux besoins des siens. Il est amoureux de Katherine ; dès leur première rencontre il est ébloui par la jeune femme. Ralph et Katherine ont une amie en commun, chez laquelle ils se rencontrent parfois : Mary Datchet, indépendante et moderne, elle travaille pour la reconnaissance du droit de vote des femmes. Ces quatre-là vont se croiser, discuter abondamment, s’aimer, se séparer, se chercher dans les rues de Londres, ville symbole de la modernité en marche.

« Nuit et jour » est le deuxième roman de Virginia Woolf. Son titre reflète parfaitement une des problématiques du livre : l’entre-deux. A l’instar de « Au temps du roi Edouard » de Vita Sackville-West, les quatre personnages évoluent dans un monde entre deux périodes. L’époque victorienne n’est pas loin, son esprit imprègne encore les mentalités. On le sent bien à travers le personnage de Rodney qui imagine Katherine comme une femme au foyer, heureuse dans son intérieur. Malgré leurs envies de liberté, Mary et Katherine sont d’ailleurs elles-mêmes en quête d’un mari. Les temps et les mentalités évoluent lentement, l’indépendance des femmes sera encore longue à acquérir et à intégrer dans les modes de pensée.  Les quatre personnages sont eux-mêmes dans un moment d’incertitude, de choix pour la suite de leurs vies. Ralph va-t-il choisir la littérature ? Katherine va-t-elle choisir d’épouser Rodney ?

Les personnages vivent les interrogations et les vicissitudes de l’amour. On pense bien entendu à Marcel Proust et aux valses-hésitations du narrateur face à Albertine. Katherine est celle qui incarne le plus complètement ces tourments, ces doutes. Elle semble perpétuellement remettre ses sentiments en question, elle les dissèque longuement, stérilement souvent. Son caractère entreprenant, scientifique, indépendant semble s’opposer à toute forme d’attachement et pourtant…

« Nuit et jour » est un roman plus classique formellement que ce que Virginia Woolf produira par la suite. Mais ce qui est déjà très présent est le flux de conscience des personnages.  Virginia Woolf souligne déjà ainsi que l’on ne peut jamais connaître l’autre. La personne en face de nous restera toujours impénétrable, insaisissable. Les incompréhensions entre Ralph et Katherine naissent de ce constat, de ce doute permanent sur les sentiments d’autrui.

Un autre thème, récurrent dans l’œuvre de l’auteur, est  très présent dans ce roman. Il s’agit  de l’eau et des métaphores autour de cet élément. Les personnages évoluent beaucoup dans les rues de Londres, se promènent le long de la Tamise dont le flot permanent les accompagne. Un passage splendide dans la dernière partie du livre où Katherine cherche Ralph désespérément dans la ville allie les symboles aquatiques à ceux de la modernité en pleine ébullition : « Le large flot des camionnettes et des voitures descendait majestueusement Kingsway ; une marée humaine ruisselait de parte et d’autre sur les trottoirs. Fascinée, elle resta à l’angle de la rue. Un grondement puissant remplissait ses oreilles. Ce tumulte mouvant avait la fascination indicible de la vie s’écoulant sans relâche avec un but qui, en cet instant, lui sembla le but même de la vie. »

Malgré une deuxième partie moins réussie due à la disparition presque totale de Mary Datchet, « Nuit et jour » est un très beau roman sur les errances de l’amour, le passage d’un monde à un autre aussi bien personnellement que sociologiquement. Un roman où frémit l’immense talent de Virginia Woolf qui s’affirmera dans ses romans suivants.

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